L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

La grande guerre pour la civilisation 1 octobre 2009

grandeguerreVoilà un livre que je ne me sens pas de présenter. Non pas que je sois fatigué de partager mes lectures sur le Moyen-Orient, ou que mon intérêt pour ce sujet se soit évaporé au profit d’une fascination pour la psychanalyse des plantes d’appartement ou la réalisation de maquettes de paquebots en pots de yoghourt usagés, mais ce livre est si complet, si extensif, et les occurrences qu’il décrit si atterrantes que de le  présenter sur ce site ne lui rendrait ni justice ni ne lui donnerait l’exposition qu’il mérite.
Mais bon, faisons comme si.
L’auteur, tout d’abord. Je me méfie (et j’ai raison) de la presse, et à plus forte raison de la presse britannique, qui quel que soit son alignement politique fait plus penser à une série matinale télévisuelle qu’à un vecteur d’information plus ou moins objective, mais Fisk est le premier à dénoncer inlassablement et la paresse intellectuelle qui frappe ce corps de métier et le honteux parti pris de certains journalistes, des rédacteurs en chef et des propriétaires de ces mêmes journaux. De plus, quand on sait qu’il existe à présent un adjectif dérivé du nom de l’auteur qui désigne le genre d’attaque malhonnête, risible et systématique des ogres du politiquement correct et du national-égoïsme qu’il a subi, on ne peut que se sentir, comment dirais-je, assez enclin à lui accorder le bénéfice du doute.
Le sujet ensuite. C’est facile, c’est le Moyen-Orient par les antipasti (éclatement de l’empire ottoman), l’entrée (colonisation de la Palestine), les pâtes (guerre en Afghanistan), la viande (première guerre du Golfe), le poisson (deuxième guerre du Golfe) et le fromage (troisième guerre du Golfe), avec pour entremets le massacre de Sabra et Chatila et, trou normand, les attentats du 11 septembre 2001. Vous remarquerez que le dessert n’est pas cité, et pour cause, Fisk étant suffisamment clairvoyant pour nous faire comprendre que, vu la tendance actuelle, cette grande bouffe est loin d’être finie. Toujours est-il que cet ouvrage pose ou, du moins, essaie de poser systématiquement la question du pourquoi de ces tragédies (pourquoi l’empire Ottoman a-t-il été divisé de la sorte, pourquoi le conflit Iran-Irak a-t-il suivi ce cours, pourquoi Saddam Hussein n’était plus le meilleur pote de Donald Rumsfeld après la fin des années huitante, pourquoi une partie des terres cultivables irakiennes sont-elles mortellement irradiées, pourquoi tant de candidats à une entrevue à La Haye sont-ils non seulement en liberté mais se rencontrent plus souvent dans les galas que derrière les barreaux, etc…) et les réponses que Fisk apporte sont à la fois édifiantes et terriblement douloureuses, soutenues qu’elles sont par ses témoignages décrivant les innocents morts et mourants, les célèbres « dommages collatéraux ». A ce propos, on pourrait trouver une des rares critiques à formuler à ce livre, qui peut paraître un peu sensationnaliste dans ces descriptions, voire considérer son attitude journalistique un peu jingoiste, en particulier au début de sa carrière, mais ces critiques font bien pâle figure quand on prend la mesure des véritables scandales politico-humanitaires qu’il révèle. Enfin, révèle est un bien grand mot, car il ne s’agit pas vraiment de faits cachés, même à l’époque, mais simplement (volontairement) oubliés.
En fait, présenter ce livre ici me dérange aussi dans la mesure ou une fois cette lecture faite, on pourrait être tenté de « passer à autre chose », et ainsi devenir complice de ces meurtres, de ces tortures et de ces mensonges, ce que (en ce qui me concerne) je ne peux qu’espérer que cela ne m’arrive qu’une seule fois, et ce de manière définitive.

FISK, Robert. La grande guerre pour la civilisation (1979-2005) : l’Occident à la conquête du Moyen-Orient. Paris, Découverte, 2005. 955 p.

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Le liban contemporain 28 mai 2009

Filed under: Documentaire — davide @ 10:58
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libancontemporainFortement frustré dans ma soif d’informations concernant l’histoire du Liban à la suite de la ma dernière lecture, j’ai pris le parti de demander une recommandation pour un livre le plus concret, le plus terre-à-terre possible concernant ce pays.
Alors je l’ai bien cherché.
Je ne vais pas avoir grand-chose à dire ici qui ne se lise pas sur la quatrième de couverture de cet ouvrage. Corm nous présente une histoire du Liban, plus ou moins depuis l’éclatement de l’empire ottoman jusqu’en 2005, avec pour but avoué de faire apparaître, sinon les raisons, du moins les circonstances qui ont fait d’une bonne partie de ce pays un champ de ruines. J’ai d’abord été séduit par le parti pris de ne pas se limiter au seul contexte communautariste (en gros, si le pays va mal, c’est parce qu’il est plein de communautés culturello-religieuses trop occupées à se fiche sur la figure à qui mieux mieux toute la sainte journée pour embrasser la  marche du progrès), car cela voulait dire gratter la surface, éviter les explications faciles et ré-attribuer leurs responsabilités à ceux qui ont vraiment œuvré pour que ce pays a priori charmant s’auto-phagocyte.
Le problème (qui n’en est pas vraiment un) est qu’à force de creuser le fait, de démêler l’écheveau des différents groupes ayant un jeton dans le pot, le livre peut peser un peu sur l’estomac littéraire. Il n’y a aucun répit, aucun souffle, des renvois à foison, des références bibliographiques essentielles, qui font que le lecteur un peu insouciant qui ne voulait rien d’autre que de paraître un peu moins bête qu’il ne l’est vraiment se prend en pleine face une bordée d’informations plutôt difficiles à analyser sans travail de préparation préalable.
Les différentes communautés sont présentées, mais elles cèdent le pas aux différentes milices plus ou moins violentes physiquement, plus ou moins nationales ou indépendantes. Le gouvernement local n’est pas en reste tant, à quelques exceptions près, il est difficile de faire la part entre politicard intéressé et élu d’un peuple véritablement conscient des enjeux et des conséquences de ses actions. Ajoutez à cela l’influence des gouvernements étrangers anciens colonisateurs reconvertis en chantres du modernisme et les conflits moyen-orientaux de plus en plus épicés, et vous obtenez une pizza socio-géo-culturelle dont on ne peut tirer une tranche sans laisser pendre de longs fils de misère humaine. Et c’est que Corm, en sa qualité d’ex-ministre des finances libanais, a un avantage non négligeable sur nous, et il s’en excuse, ce qui n’est pas peu dire, car son habileté à présenter des budgets, à les mettre en relation avec des politiques intérieures et extérieures et à tisser des liens entre des éléments a priori disparates est proprement hallucinante.
Donc, pour résumer, ce livre est certes très intéressant, mais aurait vraiment mérité d’être plus long et plus complet, ce qui l’aurait peut-être rendu un peu indigeste. Cependant il sera fort utile à toute personne ayant une connaissance de base du sujet et qui désire en savoir davantage.

CORM, Georges. Le Liban contemporain. Paris, Découverte, 2003. 318 p.

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Résistante 14 mai 2009

Filed under: Documentaire — davide @ 10:29
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resistanteJe ne suis pas vraiment sûr de vouloir, voire même de pouvoir présenter ce livre. Annonçons la couleur : jusqu’à peu, le Liban n’évoquait pour moi que des souvenirs confus datant de mon enfance de mentions répétées au téléjournal des bombardements de Beyrouth, et vraiment rien de plus. Or récemment, une jeune musicienne d’origine libanaise  a fait ses premiers pas dans notre région de pêcheurs, et la force de ses propos était telle qu’elle m’a donné envie de me pencher un peu plus sur ce pays, et surtout faire un survol rapide de quelques documents afin de saisir les origines de sa situation actuelle. Car je suis avant tout un grand naïf. Un heureux concours de circonstances a porté à mon attention le livre de Béchara, et la lecture de la quatrième de couverture m’a  convaincu que ce serait là l’occasion idéale d’en apprendre un peu plus sur le Liban. Or, les premières pages de ce livre ne font pas mentir l’impression qu’on en a d’un « grand tirage » : grandes marges, police de caractère énorme, évocation rampante de nostalgie d’un passé révolu, ton lyrique. J’étais sur mes gardes, d’autant plus que j’avais remarqué qu’un certain monsieur Paris (notamment auteur de l’ Autobiographie d’une courgette, je ne plaisante pas) avait participé à l’écriture du livre. Evidemment j’ai eu tout faux ; si la présentation du pays, de ses différentes communautés et de ses problèmes peut sembler lacunaire dans cet ouvrage, en revanche elle est à échelle humaine, et l’auteure (la vraie, Mme Béchara) ouvre ainsi une fenêtre sur le point de vue qu’une enfant, puis une adolescente et enfin une jeune femme peut avoir lorsqu’elle grandit dans les conditions décrites, à peine croyables pour un européen pure souche, dans son livre. Il faut bien retenir ceci, car on aborde sans véritable préparation le moment où cette jeune personne sensible et surtout intelligente prend conscience qu’elle veut moins d’un avenir long et tranquille que de se sacrifier pour résister à ce qu’elle conçoit comme l’envahissement de son pays, ainsi que la destruction de son héritage culturel et de la société où elle revendique le droit de vivre. Des ennemis apparaissent, mais il s’agit souvent d’individus ou de groupes particuliers, et si Béchara veut se battre contre eux, c’est le plus souvent en réponse directe à leurs agissements plutôt que contre leur idéologie. On est (j’ai été) particulièrement fasciné par la détermination calme qui est décrite lorsqu’il s’agira pour l’auteur de s’investir « pour de bon » dans ce qui deviendra un complot d’assassinat, alors que tout, d’un point de vue purement égoïste, pourrait lui être acquis et qu’elle a tout à perdre. L’autre partie de ce livre concerne sa détention et les séances de torture auxquelles elle a été soumise. Car depuis l’avalanche de documents décrivant et analysant ce phénomène devenu fort à la mode (du moins dans l’œil du public) depuis les scandales de Abu Ghraib et de Guantanamo, les descriptions de Béchara sont singulièrement placides. Je n’exclus à aucun moment que ses tortionnaires étaient particulièrement gentils, ou que Béchara a montré une détermination et une force hors du commun face à ces épreuves, que ce soit face aux tortures elles-mêmes, ou aux conditions d’existence cauchemardesques qu’elle a vécu. J’ai cependant l’impression que l’éditeur de ce livre l’ait exigé le plus digeste possible, ou encore que l’écrivain qui a collaboré à l’écriture a volontairement donné un ton plus serein à son expérience, car le message qui en ressort semble être exagérement pacifiste. Ou alors tout simplement que notre point de vue sur le monde et ses pratiques a changé. Qu’une chose soit claire : la lecture de ce livre nécessite de prendre en compte non seulement qu’il s’agit d’un témoignage, et donc d’une œuvre des plus subjectives, mais aussi du contexte historique qui a vu son écriture, tristement à une époque ou l’on pouvait se permettre de voir une vie paisible potentielle pour les Libanais. Au risque de paraître provoquant, j’en suis à espérer que cette femme d’exception puisse écrire un autre livre, avec le recul de ses plus de 10 ans de liberté.

BECHARA, Souha. Résistante. Paris, Lattès, 2000. 200 p.

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Le jour où Nina Simone a cessé de chanter 24 octobre 2008

Filed under: Biographie,Documentaire — Roane @ 12:17
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Une femme témoigne de sa jeunesse passée dans un Beyrouth en guerre. Des cicatrices qui jamais ne guériront totalement mais qui saignent probablement un peu moins quand elles sont exposées comme ici dans ce court récit bouleversant.

Je ne peux que recommander la lecture de ce témoignage qui, une fois de plus, renforce ma conviction qu’il n’y a pas de « bonne guerre » et que ceux et celles qui fuient ces horreurs quotidiennes ne seront jamais comme vous et moi qui n’avons pas côtoyé la mort à chaque coin de rue.

L’enterrement du Père adulé, c’est « le jour où Nina Simone a cessé de chanter » au moment où Darina al-Joundi, la narratrice, arrête la cassette qui diffuse des sourates pour passer Save Me de Nina Simone. « Pas de Coran à mon enterrement », avait dit son père… Ce geste est sacrilège pour les islamistes, pour la famille qui assistent à la cérémonie. « Cette fille exagère, elle est folle » crient-ils en la chassant. Quelques jours plus tard, ils l’interneront dans un asile psychiatrique, histoire de la calmer et l’obliger à rentrer dans le rang. Darina al-Joundi réussit de justesse à s’en sortir et décide de s’exiler en France. C’est là qu’elle rencontre Mohamed Kacimi qui lui prête sa plume pour écrire ses mots à elle avec sa voix de fille en guerre. (more…)