L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Le monstre doux 12 mai 2011

Si le titre de cet ouvrage peut faire un peu peur, c’est pour une excellente raison : car il s’agit ici de… de…de… (allez, tentez donc de le deviner !)

…de FASCISME évidemment.

Autant m’excuser tout de suite : je vous présenterais volontiers mes lectures plus légères (romans érotiques lesbiens au temps des vikings ou bandes dessinées techno-horribles), mais comme ces ouvrages sont douloureusement absents de nos collections, je me vois obligé de vous présenter ouvrage après ouvrage de lourds essais tendancieux et autres frivolités du genre…

Du genre, Le monstre doux :

Prenez une tasse de grog, laissez-moi tisonner l’âtre, et asseyez-vous.

Raffaele Simone, linguiste, prof et scrib… essayiste, va tenter dans cet ouvrage de faire un vrai portrait sans concession du paysage politique théorique européen, sans que nous nous endormions.

Son stratagème, remarquablement perfide il faut le dire, est de lancer à la face du lecteur en première partie que si l’Europe s’enfonce dans le chaos et l’anarchie c’est principalement à cause de la « gauche », dans toutes ses incarnations, que ce soit l’officielle politique, avec ses partis au pouvoir ou en opposition, et leur déconnexion de plus en plus hilarante avec la réalité (ou ses compromissions, beaucoup moins drôles celles-là), ou encore la radicale, avec ses blacks-blocs-casseurs-pro-palestiniens-alterno-verts.

Ce n’est évidemment qu’une mise en bouche, car Simone passe ensuite à un portrait de la droite, ou plutôt de la néodroite comme il l’appelle. Car il insiste sur le fait que ce qui se fait appeler la « droite » politique et officielle a peu à voir avec une droite politique historique (il est d’ailleurs dommage qu’il ne fasse pas une rapide synthèse des différences, cela manque un peu, à mon avis).

A noter que la droite radicale non officielle n’est pas du tout mentionnée, ou alors juste une ligne car visiblement, on a bien là des mouvements assez consistants avec leurs idéologies.

Bref, la néodroite est décrite dans ses stratégies, mais surtout dans son absence délibérée de direction politique, ce qui lui permet de ratisser large dans son électorat, de flatter tous les publics, et surtout de puiser dans toutes les bourses.

Mais il reste un petit bout de chemin à parcourir à ce stade, et suit l’explication du titre de l’ouvrage :

Simone part du principe que le virage à droite de l’occident n’est pas seulement le fait d’une direction politique, mais bien de sa combinaison avec une manière d’être individuelle. Cet amalgame invisible et protéiforme est ce qu’il appelle le monstre doux, et plusieurs de ses considérations sur ce sujet monstrueux ne sont pas dénuées de bon sens (je pense en particulier à celle qui suppose une pulsion « naturelle » à un comportement « de droite », qui m’a fait certes frémir, mais aussi réfléchir).

Une fois est coutume, voilà donc un livre qui énerve, ce qui n’est pas un problème, mais qui par moments manque un peu d’explosions, de sexe ou encore de course-poursuite en trottinette, car son écriture est un peu, comment dirais-je… pondéreuse et imbue d’elle-même ?

Mais bon, cela ne rebutera pas les lecteurs intéressés par le sujet, les autres attendront avec impatience la sortie du prochain Kinsella, et je peux vous dire qu’on y parlera aussi de fascisme  (et de shopping) !

SIMONE, Raffaele. Le monstre doux : l’occident vire-t-il à droite ? Paris, Gallimard, 2010. 178 p.

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Le fascisme : un encombrant retour 11 avril 2011

Pour faire mon latin, commençons ce billet par présenter l’auteure de Le fascisme: Michela Marzano est une jolie brune à lunettes, donc une intello (ça commence mal). D’autre part, elle est chercheuse, auteur, a été membre de jury, enseignante, blablabla au CNRS (ça ne s’améliore pas).
Difficile d’être surpris que ce puissant cerveau m’ait tout aussi puissamment attiré: il suffit de voir comment son Extension du domaine de la manipulation m’a donné pour l’impressionner envie de ranger mes livres à torse nu (et d’en faire un billet mais cherchez-le vous-même).
Ça ne rate pas, une fois de plus Marzano me refait outrageusement de l’œil en rédigeant ce petit ouvrage. Articulé en trois parties, Le fascisme part d’un rappel théorique des idées de Pasolini et Adorno au sujet de la peste italienne, enchaîne sur un décorticage de la plaie mussolinienne pour tenter d’en épingler les mécanisme sous-jacents, et finit en repérant la réémergence de ces mêmes mécanismes dans nos cultures et sociétés « démocratiques » et « libérales ».
C’est la partie centrale qui est de loin la plus passionnante, tant le travail effectué est méticuleux et bien documenté. D’autre part, sans enfoncer des portes ouvertes, Marzano ne fait que rappeler ce qui est la portée du premier intellect venu, mais qui a été à l’époque méticuleusement ignoré (demandez donc aux 1189 professeurs d’université qui en 1931 plébiscitèrent la chemise noire). D’ailleurs, malgré la brièveté de l’ouvrage, Marzano arrive à démontrer que le cancer fasciste n’a laissé aucun (permettez : AUCUN!) aspect de la vie italienne ininfectée. Pas plus qu’elle ne laisse d’échappatoire à ceux qui collaborèrent et collaborent encore: les inconsistances et les dangers du fascisme sont  évidents, s’en prémunir est aisé pour qui le veut vraiment (mais bon ceci est mon avis).
La dernière partie est la plus ardue à lire: il s’agit d’une analyse pointue, à l’aide des pistes proposées à travers le livre, des méthodes de manipulation grosses comme une maison (mais alors une grosse, trois étages, avec piscine olympique, parc, jardin potager et terrain de pétanque) utilisées par Berlusconi. Ceci est certes déjà pénible (si on a une conscience, bien sûr), mais ce qui fait vraiment mal, ce sont les petits indices qui pointent les schémas similaires chez d’autres notables ou encore dans d’autre types de gouvernement (si je regarde du côté des « libéraux » c’est juste comme ça).
Bref, si vous n’êtes pas à même de tout pardonner pour un bon plat de pâtes, si vous ne pensez pas que la femme est une pondeuse discrète et timide, vous n’aurez aucune réticence à lire ce livre, il ne vous fera que du bien. Il est court, clair, et doté d’une solide bibliographie.
Si vous pensez que tous ces intellos en font trop, qu’il faudrait arrêter de se torturer les méninges pour aller s’éclater en boîte de temps en temps, bref qu’il faut arrêter de voir le mal partout, lisez-le quand même, on en rigolera, plus tard, peut-être…

MARZANO, Michela. Le fascisme : une encombrant retour. Paris, Larousse, 2009 (Philosopher). 184 p.

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