L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Retours en Afrique 16 février 2012

Filed under: Divers — Françoise A. @ 12:04
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Une des dernières parutions des éditions Zoé dans la collection « Ecrits d’ailleurs », témoigne d’un pays dont on parle peu, le Liberia. Pourtant sa présidente, Ellen Johnson Sirleaf, prix Nobel de la paix en 2011, est une des rares femmes à diriger un pays sur le continent africain. L’idée que j’avais de ce pays venait de la lecture du roman d’Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé. Je gardais en mémoire l’extraordinaire Birahima, qui malgré sa condition d’enfant-soldat, parvient à garder son humanité grâce à la parole, à l’écriture, et aux dictionnaires! Mais, du coup, j’imaginais que tous les habitants de la Sierra Leone et du Liberia vivaient dans une extrême pauvreté.

Telle n’est pas du tout la condition d’Helene Cooper enfant! De par sa famille, elle appartient à la classe dirigeante des « congos »,  descendants des fondateurs afro-américains du pays. Le Liberia est né en 1847 d’une utopie, celle du retour aux origines de leurs ancêtres pour les esclaves du continent américain. Cette terre d’Afrique de l’ouest se veut libre, mais elle n’est pas vierge. Les « Congos » sont les maîtres du pays et ignorent les « indigènes ». Helene est une enfant protégée. Autour d’elle tout est calme, luxe (pour la volupté, on ne sait pas). Elle habite une demeure de plus de vingt pièces, fréquente une école privée hors de prix, part en vacances chaque année en Espagne, et vit entourée d’innombrables domestiques. Pourtant, la petite Helene a peur du noir; ses parents lui offrent une petite sœur «bassa», Eunice, pour lui tenir compagnie. En 1980, la situation au Liberia bascule avec l’assassinat du président Tolbert, prélude à de longues années de guerre civile. Les hommes forts se succèdent à la tête du pays: Samuel Doe, Prince Johnson, Charles Taylor, tous doués de beaucoup d’imagination et de cruauté pour fomenter coups d’état et assassinats.

A la suite du viol de la mère d’Helene par des soldats ou des rebelles, toute la famille s’embarque pour les Etats-Unis : les parents, Helen, sa «vraie» sœur, mais pas Eunice. Avec acharnement, Helen se construit une vie de pure Américaine. Elle devient journaliste et couvre de nombreux reportages de par le monde, y compris dans des pays dangereux comme l’Irak. Vingt-trois ans plus tard, après avoir voulu oublier ses années d’enfance, elle se décide à retourner au Liberia pour retrouver sa sœur adoptive. Pas de pathos dans ce témoignage, mais beaucoup de lucidité, de sincérité et d’humour: la vie continue, même sans la famille Cooper…

COOPER, Helene. La maison de Sugar Beach. Genève, Zoé, 2011 (Ecrits d’ailleurs). 364 p.

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Le témoignage d’Helen m’a fait penser à celui d’Hannah Pool, publié dans la même collection. L’auteure est aussi journaliste. Son récit raconte ses retrouvailles avec un autre pays du continent africain, l’Erythrée. Hannah ne revient pas sur les lieux de son enfance, puisqu’elle a grandi en Angleterre. Elle n’ignore pas qu’elle a été adoptée, mais se croyait orpheline. A dix-neuf ans, elle apprend qu’elle a un père biologique, des frères et des sœurs. Elle parle aussi de sa difficile décision avant d’entreprendre son voyage, de son désarroi à l’arrivée dans ce pays dont elle ignore tout, puis de son acceptation d’avoir deux pères.

POOL, Hannah. La fille aux deux pères. Genève, Zoé, 2007 (Ecrits d’ailleurs). 293 p.

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American darling 13 février 2010

Filed under: Roman — davide @ 3:20
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J’avais un faible pour Russell Banks (et son Règne de Bone), et un immense respect pour un de mes collègues (en l’occurrence celui qui ne lit que des romans qui finissent en –ov ou –ski), du coup, quand on m’a suggéré de lire  American darling, pour un aperçu un peu plus intime de la situation libérienne que celui vu dans Ebène de Kapusczinski, j’ai vite été à court d’excuses pour ne pas le lire.
Ce qui fut fait. D’où, billet ; et là commencent mes problèmes, car ce livre est très bien écrit.
Vraiment. Le choc entre la vie dans l’arrière-pays rural des Adirondacks et le retour à la mangrove libérienne est efficace, et leur description par le regard de l’héroïne les rend autrement plus vivants que les éternelles cartes postales littéraires. Cette même héroïne est (malheureusement, vous comprendrez) fort crédible, et ses retours de souvenirs d’une époque militante ont le mérite de présenter les agitateurs gauchistes américains sous des augures pour le moins objectifs.
Mais il faut rappeler que Russell Banks a habituellement quelque chose à écrire, et s’il doit subir l’outrage qui va suivre dans les lignes suivantes, c’est bien parce qu’il a fait pour ce roman figure de remplaçant ailier droite pour le FC Pas-de-bol.
Il faut prendre en compte que c’est un roman américain de l’après 11 septembre. Est-ce pour cela que nombre de situations intéressantes à explorer sont singulièrement dépourvues d’une véritable et violente description ? Mais qu’à cela ne tienne, ne pouvoir raconter et faire comprendre la misère du monde sans avant toutes choses la prendre par le biais de ses dimensions locales (très locales, dans un genre « la crise au Moyen-Orient, quel désastre, rendez-vous compte, Monsieur, le prix de l’essence ! »).
Ce qui est plus difficile à ignorer c’est l’antipathie tout à fait justifiée que peut inspirer le personnage principal du roman. Peut-être était-ce là le but de Banks, peut-être étions-nous supposés laisser des marques de dents sur la couverture et nous faire passer pour fous dans les lieux publics où nous avons lu ce roman, car cette bobo wasp d’héroïne n’a vraiment rien pour plaire ; que ce soit dans son engagement politique, qui prône une violence nourrie de l’héritage coupable des générations de la ségrégation, sans la moindre remise en question fondamentale et surtout individuelle, ou dans sa vie « familiale », qui lui tombe dessus lorsque ses camarades d’armes ne sont plus à même de lui fournir des prétextes de fuite en avant, et qu’elle accepte avec force soumission abjecte et complaisante, et un aveuglement social et politique qui, de par sa vitesse d’application, défie les bonus de fin d’année octroyés à certains de nos banquiers les plus gras. Si, de plus, l’on prend en compte que cette période familiale prend place au Libéria, un des pays africains les plus meurtris par la cupidité et la folie humaines, peut-être que d’autres que moi seront un peu choqués de voir certains événements bien réels être mis sur un pied d’égalité avec de l’anecdotique pas franchement reluisant. Il y a enfin cet attachement misanthrope à peine dissimulé pour les chimpanzés qu’elle « sauve », et je ne veux même pas commencer à penser à ce que cela implique comme trait de caractère.
Mais enfin c’est du BANKS ! et je pourrais grincer des dents, écumer des lèvres et me rouler par terre tout mon saoul que l’atmosphère ne sera pas moins bien rendue, le sujet ne sera pas moins intéressant et les personnages très bien construits, et donc il sera de très bon ton de rappeler ici que si ce billet peut paraître pour le moins négatif, c’est avant tout car je n’ai pas d’amis, pas même des chimpanzés.

Banks, Russell. American darling. Arles, Actes sud, 2008 (Babel, 780). 570 p.

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