L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Un libraire qui n’a pas la banane 22 septembre 2011

Filed under: Documentaire — Roane @ 4:59
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Toujours à l’écoute de ce qui se dit ou s’écrit sur le livre et la lecture, je ne pouvais rester insensible aux cris de ce Libraire en colère. Je connais la difficulté de la profession, les vagues que  le livre électronique provoque, le combat difficile avec l’Amazon mais, dans ce chaos, il y a aussi, je pense, des passages à creuser, des idées à trouver et il n’est pas nécessaire de devenir aigri comme Monsieur Delhomme, ça ne fait de bien ni aux livres, encore moins aux libraires, voyez plutôt…

Posons le décor. En 1981 quand François Mitterrand plantait ses roses à l’Elysée, notre libraire le suivait et s’installait au Rond-point des Champs-Elysées. Le président n’avait pas le choix de son lieu de travail… le libraire, si. Au milieu des boutiques et des restaurants de luxe, difficile de se distinguer. J’imagine qu’il a dû vivoter tant que l’économie n’était pas trop mauvaise jusqu’à se retrouver au bord de la faillite aujourd’hui. Payer un loyer de 5’000 euros est juste inconcevable pour une librairie… N’aurait-il pas fallu déménager plutôt que de mourir en milieu hostile ?

Dans son livre, il rend tout et tout le monde responsable de sa chute… sauf lui. Pas de remise en question, de réflexion, seulement des accusations maladroites : « Si les parents se montraient bons, ou moyens lecteurs, ils donneraient ainsi un magnifique exemple ». Il oppose en permanence le livre au DVD ou au cinéma qui sont pour lui la mauvaise culture, celle qui ne demanderait aucune réflexion. David Lynch plus accessible que Marc Lévy ? Pas un mot non plus sur les petits disquaires qui sont tombés les uns après les autres mais la musique semble également l’agacer ; il a horreur de ces gens qui en écoutent partout et qui feraient mieux de lire. CD, DVD, cinéma, TV, ordinateur, ce monde de sons et d’images le dérange :

Dès que ça bouge, « que ça s’explique tout seul », il n’y a aucun effort à faire, on peut espérer de leur part un minimum d’attention. Toutes ces tables remplies de livres dans un silence religieux peuvent provoquer une certaine irritation, peut-être même des démangeaisons. Il ne faut pas leur faire peur.

Dans sa librairie, rien d’autre que des livres, du silence et des personnes comme lui, qui doivent se gargariser de « c’était tellement mieux avant ».
Ce qui est aussi choquant dans ce pamphlet c’est l’accueil que le libraire réserve à celui qui ose pousser sa porte. Le malheureux est alors l’objet de toutes sortes d’interprétations, de jugements fortement teintés de mépris. A la place du curieux, comment ne pas faire un petit tour et vite s’en aller, poussé par de trop mauvaises ondes.

La tentation est grande d’en freiner un, de l’attraper par le col, et brutalement de lui demander ce qu’il fait là. Lui demander s’il a lu Valéry Larbaud ou le dernier essai de Finkielkraut, s’il sait lire, s’il voit, s’il me voit ou si ça n’est qu’un rêve ou si je suis son cauchemar.

Comme Emmanuel Delhomme a également horreur de la télévision, il dédaigne le client bafouillant une référence ou ayant griffonné et estropié le nom d’un auteur vu dans « le poste » ; il le singe méchamment : « Vous savez l’émission deeû, sur laaâ chaîne vers 22 heures. Ma solution c’est de leur demander si celui auquel il pense a bien une chemise rouge ou bleue ou verte. Habituellement ça les calme et on n’est pas obligé d’aller plus loin ».
Voilà, c’est dit, « pas obligé d’aller plus loin » ;  l’autre en face n’est  qu’un stupide téléspectateur, un client qui ne mérite pas ce libraire, il n’a qu’à s’en aller à la grande surface la plus proche. Il se dira que décidément les livres ne sont pas faits pour lui. Quelle arrogance Monsieur Delhomme ! En lisant cet extrait, vous ne vous dites pas qu’il l’a bien un peu cherchée, sa faillite ?

Et le pauvre touriste (évidemment dans le coin, il en passe) qui ose demander « Vous ne savez pas où est la Rue de Marignan ? » et la réponse qui hérisserait le chignon de la plus ringarde des bibliothécaires « Puisque je ne sais pas, pourquoi me le demandez-vous ? ». A plusieurs reprises, il fait preuve de mépris face aux gens qui ne s’expriment pas correctement, pas comme devrait parler un habitant d’un beau quartier, un vrai lecteur avec une vraie culture…

Dans un autre chapitre il énumère toutes les questions qui le fâchent et là encore, on se dit que ce libraire a définitivement perdu tout le goût des Autres et de leurs différences. Voyons  un peu ces questions qu’il juge tellement agaçantes : « Combien de livres lisez-vous par semaine ? On voit bien que vous êtes un passionné. Quand vous dites que c’est un chef-d’oeuvre, ça veut dire quoi ? Si la personne à qui j’offre ce livre ne l’aime pas, peut-elle venir l’échanger ? » … Quand je pense que dans la bibliothèque où je travaille la question récurrente est :  « Vous avez des toilettes ? », je n’ose imaginer sa réponse.

Mais revenons rapidement à sa bête noire, le livre électronique qui tuerait les libraires. Point de statistiques ici, ni de recherches approfondies. Emmanuel Delhomme n’imagine pas qu’une personne puisse lire un roman classique sur une tablette, une bande dessinée qu’il a achetée en librairie et un essai qu’il a commandé par Amazon. Pour Emmanuel Delhomme, le monde est tellement simplifié qu’il en devient caricatural.

Emmanuel Delphomme s’offusque aussi du succès du livre Indignez-vous ! de Stéphane Hessel. Il s’en prend aux personnes qui viennent acheter ce petit opuscule (et qui ne reviendront certainement pas après avoir entendu les jugements désagréables sur leur achat). Il reproche donc à Hessel cette invitation à s’indigner et de ne rien faire. Sauf que Stéphane Hessel a fait la guerre, a été torturé, envoyé à Buchenwald, puis à Dora, a échappé deux fois à la pendaison. Par la suite il a été très actif pour le respect des droits de l’homme et encore aujourd’hui, à 87 ans, il se bat pour la paix dans le monde. Rappelons aussi que Hessel a renoncé à ses droits d’auteurs, 55% vont aux distributeurs qui redonnent… aux libraires… Si ça c’est ne rien faire !
En terminant la lecture de ce livre, je suis heureuse de l’avoir emprunté gratuitement dans ma bibliothèque.

Pour ne pas finir sur une note pessimiste, je vous conseille plutôt N’espérez pas vous débarrasser des livres. Il s’agit d’une discussion à bâtons rompus entre Umberto Eco (l’auteur du fameux Nom de la rose et aussi médiéviste, sémioticien, etc.) et Jean-Claude Carrière (écrivain, dramaturge et scénariste qui a beaucoup travaillé avec Buñuel). Tous deux sont des passionnés de livres anciens mais aussi de cinéma, de culture en général. Ils ont l’intelligence de réfléchir, de prendre le temps d’analyser les changements et d’en voir les avantages et inconvénients. Pour eux, le monde n’est pas noir ou blanc.

Il est évident qu’un magistrat emportera plus facilement chez lui 25000 pièces d’un procès si elles sont mémorisées dans un e-book. […] De toute façon nous ne pourrons plus lire les Tolstoï et tous les livres imprimés sur de la pâte à papier car ils commencent à se décomposer dans nos bibliothèques. […] Sans électricité, tout est irrémédiablement perdu. En revanche, nous pourrons encore lire des livres dans la journée, ou le soir à la bougie, quand l’héritage audiovisuel aura disparu.

DELHOMME, Emmanuel. Un libraire en colère. Paris, Editeur, 2011. 93 p.
Disponibilité

HESSEL, Stéphane. Indignez-vous. Montpellier, Indigène, 2010 (Ceux qui marchent contre le vent). 29 p.
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CARRIERE, Jean-Claude ; ECO, Umberto. N’espérez pas vous débarrasser des livres. Paris, Grasset, 2009. 330 p.
Disponibilité

 

Histoire universelle de la destruction des livres 8 juillet 2009

Filed under: Documentaire — davide @ 8:47
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histoireuniverselleEn voilà un beau livre, bien touffu comme je les aime! A priori, un seul fil conducteur : le livre et sa destruction. Car sachons-le, 60 (oui, soixante !) % de la biblioclastie (acte de destruction des livres – encore un néologisme à placer dans vos prochaines soirées mondaines) est PRÉMÉDITÉ, les 40 % restants sont dûs à des facteurs « externes », comme les catastrophes naturelles ou la dégradation des matériaux.
Donc, depuis que le livre existe et est détruit, sur cent livres qui passent à la trappe, on en compte soixante qui le sont car quelqu’un, quelque part, en a la volonté.
Cette petite statistique donne le ton de l’ouvrage. En partant du monde antique et jusqu’en 2007, on ne lit que des saynètes de livres pillés, déchirés, lacérés, brûlés (il paraît que c’est une méthode favorite du biblioclaste moyen pour diverses raisons mystico-religieuses pour le moins inquiétantes).
Biblioclastes qui d’ailleurs sont rarement des incultes obtus, mais plutôt

 « des personnes cultivées, sensibles, perfectionnistes, soigneuses, qui ont des aptitudes intellectuelles peu communes, une tendance dépressive, incapable d’admettre la critique, égoïstes, mythomanes : elles appartiennent aux classes hautes et moyennes, ont subi de légers traumatismes dans leur enfance ou leur jeunesse, sont souvent proches des institutions représentatives du pouvoir constitué, charismatiques avec une hypersensibilité religieuse et sociale, à quoi il faut ajouter un penchant pour l’imagination. »

Du coup je me suis senti un peu mal à l’aise, avant de relire le passage et en particulier la phrase pointant les aptitudes intellectuelles, ce qui m’a rassuré.
L’auteur précise bien que son livre ne peut qu’évoluer, et qu’il conviendrait, plutôt que de lire d’une traite, de plonger dedans au hasard, à petites doses. Je ne peux que l’appuyer, vu la nausée que j’ai commencé à ressentir aux alentours de la page 150. Car même si le ton est léger voire parfois badin, il n’empêche que sans être un bibliophile invétéré, la démonstration de la bêtise et surtout de la méchanceté dont on a la preuve à toutes les époques, de la part de pontes de toutes les religions ou mouvances spirituelles, issus de toutes les cultures fait très, très peur. Car quand (et si) elle s’arrête aux seuls écrits, la volonté de destruction des livres est, dans le recensement de Báez, toujours une attaque sur l’auteur, ses lecteurs ou la culture à laquelle il sont rattachés, au sens le plus physique de l’expression dans le cas où elle est poussée à son terme (devinette : comment brûle-t-on au mieux un livre ? en brûlant son auteur bien sûr. Servet, ça vous rappelle quelque chose? Sinon, on peut aussi le frapper à coups de tessons, lui arracher les yeux et la langue, dépecer le corps, en extraire les organes et les os, et ENFIN brûler les restes, comme le firent des moines à Hypatie, première scientifique de l’histoire antique, dont le crime abominable fut d’être une femme plus intelligente et lettrée qu’eux, manifestement.) Mais l’auteur reste singulièrement calme et objectif, se contentant (presque) de relater les occurrences et de citer les chiffres.
Et ce jusqu’à nos jours, les derniers chapitres illustrant le massacre culturel perpétré en Irak récemment, au vu et au su des forces d’occupation, qui avaient d’ailleurs pris de vagues engagements sur la protection du patrimoine culturel de la région, un des plus riches du monde.
Finalement, si l’auteur se permet quelque émotion, ce n’est que de la tristesse un peu déçue, et le lecteur se retrouve tout seul devant un abîme dont le fond et la noirceur ne font que s’accroître au fil de la lecture quand les autodafés se font de plus en plus contemporains, jusqu’à ce qu’il ne lui reste qu’un sentiment de surprise désemparée quant à la survie de l’espèce humaine, qui a construit sa culture contemporaine sur les ruines fumantes et PRÉMÉDITÉES (60% !) de ce qui rend humain l’humain.
Un bon bouquin, quoi.

P.S. Pour un aperçu d’un épisode de biblioclastie contemporaine, voir ici

BAEZ, Fernando. Histoire universelle de la destruction des livres : des tablettes sumériennes à la guerre d’Irak. Paris, Fayard, 2008. 527 p.

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