L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

De l’ours et des hommes 19 mars 2012

Filed under: Documentaire — Françoise A. @ 8:02
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Médiéviste français reconnu, Michel Pastoureau est un passionné: couleurs, symboles, héraldique et animaux… J’en oublie certainement. Un de ses nombreux talents est de nous faire partager le résultat de ses recherches. Il étudie le  Moyen Age à travers les nombreux écrits, sculptures,  peintures, enluminures… qui concernent les animaux. Deux l’intéressent particulièrement car ils ressemblent aux humains, le cochon et l’ours.

Pastoureau raconte la déchéance de ce  noble animal, vénéré depuis la préhistoire jusqu’au Moyen Age, férocement combattu par l’Eglise, puis renaissant au début du 20e siècle dans l’imaginaire collectif sous la forme un peu amoindrie du «Teddy bear ». La Suisse est un des pays qui a le moins oublié la mythologie «ursidesque». De nombreux patronymes le rappellent:  Sainte-Ursanne, et, au plus haut niveau, Berne! La couverture de ce livre reprend la bannière de l’ours du canton d’Appenzell.  Genève a une rue St Ours:  Georges  Haldas  en a fait une chronique sur sa mère et son enfance.  St Gall, qui fête cette année ses 1400 ans, est née de la rencontre du saint éponyme et d’un ours. Le saint lui a donné du pain, l’ours a aidé à bâtir le monastère. Peut-être même faisait-il partie des premiers convers?

Pourtant, encore aujourd’hui, le pauvre ursus, pour son malheur, ressemble trop à l’homme. Si vous en doutez, lisez l’excellent album de Jorg Müller

et Jorg Steiner Un ours, je suis pourtant un ours ! 

Et il continue de faire peur au 21 e siècle.

Au Moyen Age, cet animal a la réputation d’être un dangereux séducteur du genre féminin. On s’affuble de peaux d’ours pour fêter le réveil de la nature. l’Eglise n’a de cesse de supprimer le culte de cette bête trop humaine, symbole du paganisme honni. Habilement, elle ne l’éradique pas de but en blanc mais détourne en fêtes religieuses toutes les festivités liées à l’ours. Le réveil de l’ours en février devient la Chandeleur, l’entrée en hibernation est oubliée au profit de l’histoire édifiante de St Martin partageant son manteau avec un pauvre. L’ours se trouve chargé d’un des pires péchés, la gourmandise, la goinfrerie. Comme si cela ne suffisait pas, on lui a préféré le lion pour symboliser le roi des animaux! Lui, au moins est incapable de se mettre debout!

Sous le  prétexte apparemment futile de l’histoire de l’ours, Pastoureau parle avec beaucoup de bonheur de l’évolution de nos mentalités d’humains.

PASTOUREAU, Michel. L’ours : histoire d’un roi déchu. Paris, Seuil, 2007. 419 p.

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Le 29 février, Michel Pastoureau a inauguré à l’université de Genève un cycle de conférences intitulé Des bêtes et des hommes : regards médiévaux sur la nature et les animaux. Il s’annonce tout à fait passionnant.

 

Du domaine des murmures 15 novembre 2011

Filed under: Roman — chantal @ 12:45
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Pour les fans de Carole Martinez, enfin pour ceux qui ont adoré Le cœur cousu, son premier et précédent roman, on peut se réjouir d’avoir une nouvelle perle à dévorer. Elle nous emmène à nouveau dans des contrées lointaines mais cette fois on se retrouve au moyen-âge dans une ambiance religieuse ou guerrière.  Il y a ceux qui habitent le château et ses alentours, puis ceux des domaines avoisinants, et le monde extérieur, loin, où seuls les hommes peuvent s’aventurer pour guerroyer ou répandre la foi chrétienne. Un monde masculin dans lequel les femmes ont peu de marge de manœuvre, elles sont là pour enfanter ou prier.

 Plus dans le vif du sujet, que dire sans tout dévoiler… L’héroïne du roman, une jeune pucelle de quinze ans, Esclarmonde, va commettre un acte violent dans l’Eglise face à Lothaire, son fiancé, contre la volonté du père, le châtelain, un acte inattendu qui fait suite à une décision bien mûrie, devenir recluse, un acte choquant qui va transformer sa vie et aussi celle du château. Afin de pouvoir rester libre elle va se faire emmurer à côté de la chapelle. Sa voix s’impose pour la première fois.

Dès ce moment, tout bascule et elle vit enfermée derrière les barreaux d’une fenestrelle, elle est jugée, magnifiée ou méprisée, mais surtout idolâtrée, elle passe pour sainte.  La voix d’Esclarmonde et ses visions créent un univers mystique et surprenant. Elle jette en quelque sorte les dés, le royaume est apaisé, la paix règne mais il y aura un point de rupture. La violence engendre la violence et le sang reflue…

Les personnages sont puissants et forts, blessés, desespérés, on partage leur tristesse et leurs combats respectifs, chacun est pris dans une douleur personnelle et est amené à aller jusqu’au bout de son choix.

Carole Martinez  inscrit encore une fois la notion de liberté et de combativité des femmes dans son roman.  On y retrouve aussi les croyances et  les superstitions des personnages, son style  d’écriture magique qui nous emporte dans cette époque mystique et parfois sombre. C’est une conteuse et son monde est merveilleux, son écriture détaillée et précise. Tout en finesse, à lire absolument !

Elle vient de recevoir le prix Goncourt des lycéens 2011.

MARTINEZ, Carole. Du domaine des murmures, Paris, Gallimard, 2011. 200 p

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La cire perdue 8 juillet 2010

Filed under: Roman — davide @ 8:00
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Soyons clair, c’est avant tout par jalousie que je m’intéresse à l’auteur de La cire perdue. Oui, une jalousie parfaitement justifiée qui plus est, devant tous ces collègues qui prennent l’apéro personnellement avec des stars de l’illustration jeunesse, qui font une bise rugueuse et virile aux grands auteurs de passage dans nos murs, alors que le zénith de mes relations toutes scintillantes de célébrité fut de rendre un carnet de croquis qu’il avait oublié sur une de nos tables de travail à Mandryka (ce qui est déjà pas mal, il est d’ailleurs très gentil).
Certes, je ne tiens compte ici ni de ma rencontre avec Chloé Delaume (qui doit se souvenir de son passage à Genève comme d’un épisode psychotique particulièrement trivial) ni de mon quotidien avec Philippe Gindre, écrivain du très grand Pagaille temporelle, car j’égaye régulièrement sa vie professionnelle par des hurlements stridents lorsqu’il ne préclasse pas les livres assez vite (20 documents par minute me semble une moyenne tout à fait minimale).
Bref,  comme je connais bien monsieur Sillig, et le croise fort souvent pour de brillantes discussions (sur la planification de l’usage de la buanderie ou l’état lamentable de la tuyauterie de l’immeuble) je me suis fait fort de lire Je dis tue à tous ceux que j’aime qui m’avait laissé un peu sur ma faim.
Et bien SURPRISE, c’en fut une bonne que de lire La cire perdue.
Ce roman narre le voyage et le parcours de vie de Thiécelin, orphelin français vivant dans un Moyen-Age indéterminé mais a priori assez conforme à la réalité, depuis sa rencontre salvatrice avec Hardouin le montreur (une des scènes de fiction les plus sournoisement dures qu’il m’ait été donné de lire récemment).
Le gamin et l’homme mûr partent ensemble sur les routes, accompagnant le personnage central de ce livre, un/e adolescent/e hermaphrodite conservé/e dans un gros bocal d’eau de vie. C’est cette star d’un genre particulier (si je puis dire), qui donne le coup d’envoi des séquences où l’on explore le passé de Hardouin et des compagnons de route qu’ils se feront, scènes qui se fondent très habilement dans la narration du quotidien des protagonistes. Il me faut relever, car ce n’est pas coutume, que la narration non chronologique est très bien portée par l’auteur, qui se permet d’aller jusqu’à la conclusion de son roman en plein milieu du livre, créant ainsi une tension intéressante et mettant très fermement l’accent sur le chemin parcouru par ces personnages plutôt que sur un dénouement explosif.
De plus, ce même auteur (quand il n’est pas en train d’emprunter la même cage d’escalier que moi) a glissé un véritable florilège de sujets « difficiles », non seulement d’époque (famines, guerre et pestilence), mais aussi d’autres plus contemporains, comme les conditions d’existence des personnes présentant un handicap mental, physique, ou vivant avec des troubles comporte-mentaux assez amusants. Le tout avec un certain humour peut-être pas toujours volontaire, mais néanmoins présent.
Si je nourris quelques regrets quant à l’idéalisation de certains aspects de la vie quotidienne des saltimbanques (notamment en ce qui concerne l’homosexualité ou le sort réservé aux femmes) qui sont ma foi assez peu vérifiables vu le manque de documentation fiable datant de cette époque, je dois reconnaître que cet opus n’a cependant pas essayé de me gaver d’un optimisme à me rendre diabétique ou de drame à deux balles et, à part une fin de texte un peu facile, il nous laisse une salutaire marge d’interprétation.
Ai-je mentionné qu’Olivier Sillig m’a une fois tenu la porte ? Ça n’arrive pas à tout le monde, ça.

SILLIG, Olivier. La cire perdue. Orbe, Campiche, 2009. 447 p.

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