L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Stalker: Pique-Nique au Bord du Chemin 12 novembre 2012

Si j’ai eu le bonheur d’aborder ce roman des frères Strougatski, c’est grâce à une mention faite du jeu vidéo qui en a été indirectement tiré, dont je reparlerai plus loin.

Les frères suscités sont vraiment frères, et vraiment soviétiques. Arkadi exerçant le métier de traducteur militaire, et Boris celui d’astrophysicien, il n’est que naturel qu’ils se soient retrouvés et associés dans le roman de science-fiction. C’est évident.

Comme ils ont écrit à partir de 1958, il est tout aussi évident que leurs romans font l’impasse sur une critique explicite des régimes totalitaires, sur les guerres ouvertes de colonisation, sur les héros hyper-gadgétisés ou aux mœurs légères, enfin sur toutes les bonnes choses qui font le sel de la SF européano-américaine.

Et c’est tant mieux, franchement. Il ne faut pas lire beaucoup de pages du Pique-nique au bord du chemin pour prendre conscience que le lecteur est parachuté dans une histoire non seulement sensible mais aussi subtile par le fond que par la forme.

Le fond, tout d’abord, c’est cette société ayant subi la visite d’une culture extraterrestre, et qui ne parvient pas à en vivre les conséquences sans qu’individus et groupes divers ne se laissent gagner par l’égoïsme et la violence qui sont nos traits de caractère les plus globaux et consistants, les plus pittoresques, et les moins charmants. Qu’elles soient acceptées comme un moindre mal ou vécues comme un enfer personnel, les conséquences qui découlent de l’interaction des humains avec la « Zone » de visite extraterrestre ne nous renvoie pas seulement à nos propres peurs et pulsions mais aussi, de manière plus subtile, à une forme de cheminement intérieur face à l’étrange et l’incompréhensible (un peu comme ce billet, en fait).

Et tout ceci est surtout possible grâce à la forme de roman, et c’est là quelque chose de remarquable : qu’un roman soit tellement bien écrit qu’on a l’impression que ses auteurs n’ont eu qu’un minimum de travail à fournir dans leurs concepts, tant les lecteurs n’ont qu’à se laisser glisser au fil des pages…

Les Strougatski ont en effet réussi à :

  1. Décrire un monde « futuriste » sans l’être : les technologies humaines sont anecdotiques, celles extraterrestres sont incompréhensibles.
  2. Evoquer une zone de désaffection humaine au-delà du glauque, ou la survie peut être compromise à chaque pas, à chaque souffle, sans qu’aucune justice ou morale ne vienne offrir un peu de réconfort à ceux qui en subissent les conséquences.
  3. Décrire des personnages non pas victimes de leur pairs, d’une société ou d’un système, mais bien victimes d’eux-mêmes, à tous les niveaux.

Voilà. On est resté très vague sur cette présentation de livre, mais ce n’est que pour mieux vous préserver le bonheur de sa lecture. Sachez juste qu’il est dans la plus pure veine de la SF des années 1970 et qu’il est excellent.

Sachez encore que si le roman vous a plus, vous pouvez essayer le film de Tarkovski, mais seulement si vous en avez le courage, ainsi que deux heures et demi à sacrifier à la déesse de la lenteur contemplative. Plusieurs jeux de tir en vue subjective complètent la liste des produits dérivés de ce roman (là on me rapporte que les jeux sont très bons, mais ils ont l’air plutôt compliqués en ce qui me concerne).

Car il est évident qu’une fois tournée la dernière page de Pique-nique au bord du chemin il vous en faudra plus. La Zone en effet ne lâche pas si facilement ceux qui la visitent…

STROUGATSKI, Arkadi Natanovitch. Stalker : pique-nique au bord du chemin. Paris, Denoël, 1981. 214 p.

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Les versets sataniques 14 mars 2012

Version courte : une fatwa pour ça !?

Version longue :

Salman Rushdie est un romancier anglais d’origine indienne qui a écrit une quinzaine de bouquins censés être bons, bien distingués (notamment d’un titre de chevalier) et pourvu d’une bonne tête.

Il est surtout connu et détesté (enfin principalement par moi) pour avoir participé au film Le journal de Bridget Jones.

Sinon, en 1988, il écrit un livre intitulé Les versets sataniques, livre qui sera lu, je le soupçonne, par un public assez restreint, d’autant plus que les pays prenant leur islam un peu trop au sérieux l’interdisent. Coup de pub inespéré, en 1989 l’ayatollah Rouhollah Khomeini condamne à mort l’auteur, les éditeurs, les traducteurs, les lecteurs, bref un peu tout le monde ayant de près ou de loin eu affaire à ce… oups.

Donc le livre et l’auteur sont condamnés.

Reste à savoir pour quoi très précisément (ce qui est difficile si on a l’interdiction de le lire, et faire confiance à quelqu’un qui s’est inspiré de Calvin tant pour sa ligne politique que pour son style vestimentaire et son goût pour la violence, ça ne va pas être possible).

Le gros problème voyez-vous, c’est que Les versets sataniques est beaucoup, beaucoup moins effrayant qu’on ne le pense :

Dissipons le malentendu : il y a certes des passages irrévérencieux face à la genèse de l’islam et à certains épisodes fondateurs, mais d’une part ils sont présentés comme les hallucinations potentielles d’un des personnages centraux, et d’autre part, ils me semblent attaquer une interprétation musulmane plus intéressée par la soumission de populations au pouvoir d’un individu et au refuge dans une orthodoxie figée face à l’immensité et la variété de la réalité qui nous entoure.

En fait, ceux qui auraient le plus à reprocher à Rushdie seraient les Britanniques et les Indiens, car…

C’est l’histoire de Gibreel Farishta et Saladin Chamcha, tous deux fuyant l’Inde pour l’Angleterre, tous deux représentatifs d’un classe bourgeoise aisée, acteurs en rupture avec leur milieu culturel. Le premier est à la poursuite de son âme soeur (qui s’appelle Alleluia Cone, la subtilité de Rushdie étant mythique, dans le sens où c’est un mythe sans aucun fondement), le second fuyant l’Inde et la conscience d’être un barbare se devant de se soumettre à la civilisation britannique.

Or, un attentat terroriste plus tard, les deux gaillards sont les seuls survivants de leur airbus, Gibreel ayant à présent des attributs divins, Saladin sentant nettement plus le souffre.

Et à paritr de là, c’est du Rabelais jusqu’à la fin : voyage initiatiques, rencontres et amours rocambolesques, métamorphoses et gags prout-prout à foison, je n’exagère même pas.

La société indienne contemporaine est pas mal passée à la moulinette pour son obsession pour l’occidentalisation, mais sans prôner un retour à des valeurs « nationales » fantasmées.

D’autre part, l’Angleterre est sur la liste noire de Rushdie pour son racisme, sa superficialité infectieuse et son manque de sens de la fête (si j’ai bien compris).

Bref, ce gros livre contient certes quelques idées intéressantes, mais lorgne énormément sur des valeurs littéraires sûres, et s’il fait preuve de quelques perles narratives, il faut être prêt à supporter pas mal de « bollywodiades » pour y arriver. Et après, être sous le coup de la fatwa, j’avais oublié.

RUSHDIE, Salman. Les versets sataniques. Paris, Bourgois, 1994. 584 p.

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