L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Le nettoyage ethnique de la Palestine 25 août 2010

Comme il l’est dit sur un de mes pulls à capuche préféré : « tout change ».
Et donc nous revoici en terre moyenne-orientale, pour un xième billet sur le conflit israélo-palestinien.
Pour Le nettoyage ethnique de la Palestine, je n’ai heureusement pas besoin de prendre de gants, tant le titre est sujet à controverse, au propre comme au figuré.
Contextualisons : Pappe est un historien israélien (à l’époque membre du parti communiste israélien et juif), qui après quelques livres sur le conflit et la question israélo-palestinienne, s’est fait remarquer par son soutien à Teddy Katz lors de l’ « affaire Tantoura ». Juste pour positionner un peu le bonhomme.
A la suite de tout ça, il a publié Le nettoyage ethnique…, qui lui aurait valu de ne pas se sentir vraiment à l’aise en Israël, et il s’est donc exilé en Angleterre, où il continue, entre autres, à enseigner l’histoire…
L’histoire du malaise et plutôt compréhensible, quand on sait qu’au sujet de son thème de prédilection, la situation est la suivante (en gros et à peu de choses près) :
A la suite de l’établissement de la nation israélienne, un mythe fondateur a tenu bon jusqu’à l’ouverture des archives de l’IDF plutôt récente, qui dépeignait la Palestine comme un désert aride quasi-vide de toute population, et que celle qui s’y trouvait n’a fui que sur ordre des puissances jordanienne, syrienne et égyptienne environnantes.
A la suite de l’ouverture des archives (ne vous inquiétez pas cette introduction est bientôt finie), tous (sauf quelques individus peu recommandables d’un avis plus ou moins général) s’accordent à dire qu’à partir de 1948, des massacres ont été commis sur les populations autochtones (qui donc ont existé), les contraignant à fuir.
Là où l’ouvrage de Pappe pose problème à certains, c’est qu’en faisant mention de la notion de « nettoyage ethnique », il implique que les massacres et l’expulsion des Palestiniens ne sont pas le fruit des hasards de la guerre (thèse soutenue principalement par Benny Morris), mais d’une stratégie pleinement consciente faisant partie intégrante du projet de colonisation de l’alya (particulièrement à partir de 1919 et qui culminera avec le plan Dalet en 1948) au Moyen-Orient et que, si ses dirigeants n’ont pas prononcé de vive voix les mots fatidiques, leurs attentes et leur positionnement étaient limpides. Comme source, tristement, les passages non expurgés du journal de David Ben-Gurion sont plutôt parlants, ainsi que laissent songeur les opérations financières et immobilières de Yossef Weiz au sein du KKL (dont les initiatives de reboisement actuelles laissent un peu perplexe) ;  enfin, entres autres, Moshe Dayan et Ariel Sharon sont aussi à l’index des noms de personnages israéliens dont l’ardeur guerrière a fait des héros nationaux.
En plus de ces sources sujettes à une interprétation relative, Pappe utilise énormément deux sources très critiquées: les rapports et archives militaires d’une part (qu’ils soient israéliens, et souvent truffés d’une novlangue pour le moins inquiétante, ou arabes, et, semblerait-il, sujets à des exagérations), et d’autre part les témoignages oraux.
Cependant, vu le trouble de cette période, et devant le peu de sources d’informations concrètes et vérifiables, mais aussi devant le recoupement de certains témoignages, si l’on prend en compte certaines pratiques assez discutables (le prémentionné KKL, et ses initiatives de reforestation en plein sur les villages rasés sans aucune mention de ces derniers sont possiblement de malheureux oublis), etc., le livre de Pappe est singulièrement crédible. Du coup, il ne s’agit évidemment pas d’en faire un acte d’accusation, mais plutôt un prisme supplémentaire à travers lequel voir une période qui, du moins pour moi, n’est vraiment, vraiment pas claire (finalement, comme cet article).

PAPPE, Illan. Le nettoyage ethnique de la Palestine. Paris, Fayard, 2008. 394 p.

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Boire la mer à Gaza 15 juillet 2010

J’avais déjà présenté le second livre de Amira Hass sur ce blog, et autant dire tout de suite que je n’ai pas vraiment l’intention de m’arrêter.
Si Correspondante à Ramallah était un véritable coup de genou dans les dents journalistiques, je m’aperçois à présent que l’on aurait pu lui reprocher un peu les raccourcis dont il use. C’est évidemment qu’il fallait lire Boire la mer à Gaza avant, car ce dernier, non content d’être aussi passionnant et terrible que Correspondante a Ramallah, est aussi bien plus complet, et donne de vraies pistes quant au poids des différents acteurs communautaires de cette région si troublée. Mais n’allons pas trop vite.
Avant de se mettre en villégiature à Ramallah, Hass a vécu, véritablement vécu à Gaza de 1993 à 1996, et a essayé dans la mesure du possible de partager la vie quotidienne des Gaziotes (principalement des réfugiés), que ce soit dans la sphère familiale, scolaire, sociale ou médicale. Là où Boire la mer à Gaza est plutôt dur à lire, c’est qu’il a mal vieilli. En effet, le Hamas n’avait pas encore le pouvoir qu’il a et, malgré la corruption et les luttes d’influences, il régnait encore un espoir de voir pour le Gaziote un avenir (pas bon ni difficile, juste un avenir). En cela, les plus odieux cyniques auraient pu reprocher à Hass son optimisme à verres roses vu que le propos qui se dégage principalement à cette lecture est que les différents bouclages de la région sont pour elle à l’origine des cercles vicieux de la précarité de l’emploi et de la vie en général qui mènent tout droit à la frustration intenable et au désir de violence de toute une population.
Mais ce n’est pas tout. N’en déplaise à ses détracteurs (qui se font fort d’être des exemples vivants de la pertinence du web 2.0 dans leurs commentaires de ses articles sur haaretz.com) Hass a non seulement quelques choses fort intéressantes à dire sur la condition des femmes vivant à Gaza (là encore, elle ne cherche pas de coupable, mais illustre une situation complexe), mais également plusieurs chapitres sur les dérives des forces de sécurité affiliées au Fatah, à l’OLP ou même directement à Arafat. Là encore, il ne s’agit pas d’accusations mais plutôt de dénonciations, et encore pas d’individus dont les situations de vie sont à deux doigts mutilés de la misère noire, mais plutôt d’une description du bas en haut de décisions politiques de part et d’autre qui ont toutes pour point commun de mépriser profondément les individus dont elles ont, en principe, la responsabilité.
Navré d’être aussi peu drôle.

HASS, Amira. Boire la mer à Gaza: chronique 1993-1996. Paris, Fabrique, 2002. 583 p.

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Correspondante à Ramallah 12 octobre 2009

correspondanteLe pire dans ce livre, c’est les dates. Que la dernière chronique que Hass nous livre ici date d’octobre 2003 provoque en moi une frustration sans nom, tant les événements récents auraient pu générer encore plus de ces billets réellement uniques, à ma connaissance.
Voici le profil de la bête : Amira Hass est une journaliste israélienne, fille de survivants de Bergen-Belsen, qui, en 1993, a décidé de s’établir à Gaza, pour y écrire des chroniques pour le journal Haaretz, puis, dès 1997, à Ramallah.
A priori, j’aurais tendance à dire qu’elle cherche un peu les ennuis.
Et, bizarrement au vu de tous les accords de paix, toutes les négociations dont ces régions ont été victimes, elle en trouve à foison. Le problème majeur tient à l’objectivité, une des (la plus importante des) valeurs qu’on peut attendre d’un journaliste. Or, rester objectif quand on est journaliste à Ramallah c’est raconter la multiplication des distances à parcourir pour atteindre un même hôpital selon son appartenance ethnique. Etre objectif, c’est rapporter que l’âge limite pour une balle dans la tête, c’est douze ans (mais les snipers sont très bien entraînés, rassurez-vous). Être objectif c’est parler de familles fuyant leur abri de fortune pendant la nuit devant un bulldozer. C’est également rapporter que plutôt que la ferveur religieuse c’est le simple et très humain dégoût de la vie qui fournit la chair à canon des attentats suicides. Qu’un chef éclairé est peut-être bien moins que cela, ou que pour les caméras de télévisions le deuil des familles n’est rien de rien, et que pour certains pontifes religieux, quelle que soit la religion, leurs ouailles ne sont que de la ressource humaine à exploiter, que des enfants déchiquetés par les bombes portées par des enfants à peine plus âgés qu’eux, c’est saint. Que le caractère sacré de la vie devient relatif.
Du coup, cela explique bien que les auteurs des lettres d’insultes et menaces de mort à Amira Hass pensent qu’elle n’est pas très objective.
Finissons sur une note technique : une écriture digeste et lisible, des sujets intéressants à plusieurs niveaux, des exemples de terrain avec des conclusions plus générales et aucune amnésie sélective.

P.S. : pour la petite histoire, Mme Hass s’est fait arrêter le 12 mai dernier à son retour de Gaza vers Israël, pour avoir contrevenu à la loi qui interdit d’être domicilié sur un territoire ennemi, et a été relaxée en attendant sa comparution devant un tribunal. Quelle coquine, cette Amira !

HASS, Amira. Correspondante à Ramallah: articles pour Haaretz, 1997-2003. Paris, Fabrique, 2004. 283 p.

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La grande guerre pour la civilisation 1 octobre 2009

grandeguerreVoilà un livre que je ne me sens pas de présenter. Non pas que je sois fatigué de partager mes lectures sur le Moyen-Orient, ou que mon intérêt pour ce sujet se soit évaporé au profit d’une fascination pour la psychanalyse des plantes d’appartement ou la réalisation de maquettes de paquebots en pots de yoghourt usagés, mais ce livre est si complet, si extensif, et les occurrences qu’il décrit si atterrantes que de le  présenter sur ce site ne lui rendrait ni justice ni ne lui donnerait l’exposition qu’il mérite.
Mais bon, faisons comme si.
L’auteur, tout d’abord. Je me méfie (et j’ai raison) de la presse, et à plus forte raison de la presse britannique, qui quel que soit son alignement politique fait plus penser à une série matinale télévisuelle qu’à un vecteur d’information plus ou moins objective, mais Fisk est le premier à dénoncer inlassablement et la paresse intellectuelle qui frappe ce corps de métier et le honteux parti pris de certains journalistes, des rédacteurs en chef et des propriétaires de ces mêmes journaux. De plus, quand on sait qu’il existe à présent un adjectif dérivé du nom de l’auteur qui désigne le genre d’attaque malhonnête, risible et systématique des ogres du politiquement correct et du national-égoïsme qu’il a subi, on ne peut que se sentir, comment dirais-je, assez enclin à lui accorder le bénéfice du doute.
Le sujet ensuite. C’est facile, c’est le Moyen-Orient par les antipasti (éclatement de l’empire ottoman), l’entrée (colonisation de la Palestine), les pâtes (guerre en Afghanistan), la viande (première guerre du Golfe), le poisson (deuxième guerre du Golfe) et le fromage (troisième guerre du Golfe), avec pour entremets le massacre de Sabra et Chatila et, trou normand, les attentats du 11 septembre 2001. Vous remarquerez que le dessert n’est pas cité, et pour cause, Fisk étant suffisamment clairvoyant pour nous faire comprendre que, vu la tendance actuelle, cette grande bouffe est loin d’être finie. Toujours est-il que cet ouvrage pose ou, du moins, essaie de poser systématiquement la question du pourquoi de ces tragédies (pourquoi l’empire Ottoman a-t-il été divisé de la sorte, pourquoi le conflit Iran-Irak a-t-il suivi ce cours, pourquoi Saddam Hussein n’était plus le meilleur pote de Donald Rumsfeld après la fin des années huitante, pourquoi une partie des terres cultivables irakiennes sont-elles mortellement irradiées, pourquoi tant de candidats à une entrevue à La Haye sont-ils non seulement en liberté mais se rencontrent plus souvent dans les galas que derrière les barreaux, etc…) et les réponses que Fisk apporte sont à la fois édifiantes et terriblement douloureuses, soutenues qu’elles sont par ses témoignages décrivant les innocents morts et mourants, les célèbres « dommages collatéraux ». A ce propos, on pourrait trouver une des rares critiques à formuler à ce livre, qui peut paraître un peu sensationnaliste dans ces descriptions, voire considérer son attitude journalistique un peu jingoiste, en particulier au début de sa carrière, mais ces critiques font bien pâle figure quand on prend la mesure des véritables scandales politico-humanitaires qu’il révèle. Enfin, révèle est un bien grand mot, car il ne s’agit pas vraiment de faits cachés, même à l’époque, mais simplement (volontairement) oubliés.
En fait, présenter ce livre ici me dérange aussi dans la mesure ou une fois cette lecture faite, on pourrait être tenté de « passer à autre chose », et ainsi devenir complice de ces meurtres, de ces tortures et de ces mensonges, ce que (en ce qui me concerne) je ne peux qu’espérer que cela ne m’arrive qu’une seule fois, et ce de manière définitive.

FISK, Robert. La grande guerre pour la civilisation (1979-2005) : l’Occident à la conquête du Moyen-Orient. Paris, Découverte, 2005. 955 p.

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Palestine : histoire d’un état introuvable 7 août 2009

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palestineAprès le Liban, je poursuis mon tour du malheur moyen-oriental, direction la Palestine. Cependant, en voulant présenter ce livre, je d’abord été un peu inquiet. Pour commencer, l’auteur a plutôt une sale réputation, surtout aux Etats-Unis. D’autre part, un documentaire sur la Palestine écrit par un Palestinien a de fortes chances, de nos jours, de s’attirer le genre d’étiquetage hystérique peu propice à une lecture instructive et détendue.
Il s’avère que je me suis inquiété pour rien. Monsieur Khalidi est certes Palestinien, et a très probablement eu des contactes avec des « criminels », mais son livre est certainement un des documentaires les plus informatifs, objectifs et lisibles que j’aie croisés depuis un bon, bon moment.
Etayons. Le propos dudit livre est principalement de montrer les processus qui ont abouti à une telle confusion politique des instances dirigeantes palestiniennes qu’un poulet fraîchement décapité aurait eu davantage de chances de négocier la reconnaissance d’un état palestinien à la suite de la dernière colonisation du territoire en question. En bon secondo  britannique, j’ai été élevé dans le credo d’un peuple palestinien barbare qui, non content des merveilles de la modernité que lui offrait notre glorieux empire sur un plateau d’argent bordé d’or et recouvert de petits fours en platine, a ensuite fui comme un lâche devant l’adversité. Inutile de préciser qu’à partir du moment où je me suis familiarisé avec les mentalités, héritages et pratiques coloniales britanniques, j’était tout à fait convaincu que nous étions le peuple aux mains les plus rouges de sang de la planète, point barre. Mais je n’avais jusqu’à maintenant que des soupçons en ce qui concerne la responsabilité britannique en Palestine.
Merci, Khalidi : sans recourir à une quelconque forme de procès, ce dernier se contente de rappeler à notre souvenir quelques faits, quelques concordances que l’on a oubliés, et quelques non-coïncidences proprement atterrantes (en l’occurrence et en ce qui me concerne, les parallèles Irlande/Inde/Palestine sont de ceux dont je me souviendrai jusqu’à la fin de mes jours).
Si Khalidi explicite bien les stratégies des empires colonisateurs à la libération de leurs colonies, en collaboration avec les éléments sionistes les plus convaincus (comparaisons manipulatrices, mythologies politiques), il est aussi implacable dans sa dénonciation de l’indécision et du manque de clairvoyance politique moderne des différents « représentants palestiniens », qu’ils soient Fatah, Hamas, OLP ou Autorité palestinienne, face non seulement au dépeçage et à la réappropriation du territoire où vivent les Palestiniens mais aussi devant l’instrumentalisation des différentes luttes par les puissances arabes environnantes.
Enfin, Khalidi couronne son dessert littéraire d’une cerise au réalisme bien juteux quant aux différents avenirs possibles et imminents pour cette région, nous faisant prendre conscience qu’au vu des tragédies passées il sera de plus en plus difficile qu’elle ne devienne pas un nœud gordien, avec moins de cordes et plus de mort et de misère humaine

KHALIDI, Rashid Ismail. Palestine : histoire d’un état introuvable. Arles, Actes sud, 2007 (Bleu). 361 p.

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