L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Homme d’affaires malgré moi 6 mai 2011

La lecture de ce livre m’a été conseillée par un collègue sportif, c’est dire si j’étais plein d’une saine méfiance et d’a priori.  Ce n’est pas que je ne lis jamais de livres sur la gestion d’entreprise, c’est juste que j’ai un peu de peine à les prendre au sérieux.

Et bien dans ce livre-ci, pas besoin de défenestration bureaucratique ou de torture mentale évaluatrice pour me fasciner. Car l’auteur d’Homme d’affaire malgré moi (ou en version originale Laisse mes gens aller surfer, un titre qu’il aurait valu la peine de conserver), s’il commence bien son cursus par l’enfance miséreuse qui est le standard de l’entrepreneur en devenir, semble avoir fait l’impasse sur les étapes suivantes de scolarisation à outrance et de dur labeur.

Car, certes, Chouinard sue et transpire dans ses jeunes années, mais c’est surtout sur le mur de grimpe et dans les vagues ; son but principal, lorsqu’il lance la marque qui deviendra Patagonia, est, d’une part, de se fabriquer le matériel de grimpe le plus à même de lui permettre de se casser le cou selon son bon vouloir et, d’autre part, de fourguer ledit matériel à ses amis aussi fous de sensations naturellement fortes que lui, ce qui lui permet du coup d’aller encore plus loin dans ses aventures sportives.

Là où le titre de la traduction française prend toute sa signification, c’est dans l’expansion que connaissent les produits que Chouinard conceptualise et réalise. Vu qu’ils sont un exemple type du produit fait par un pro pour des pros,  les équipements et produits « Made in Chouinard » occupent une niche en pleine expansion, celle du sport nature.

Un des moments charnière de ce document demeure le passage au vert de Chouinard et co. qui se rendent compte qu’en favorisant l’attrait d’activités sur des  sites naturels de toute beauté, ils en favorisent également la scarification à grands coups de tourismus debilicum. Et ça, ça ne plaît pas du tout à Chouinard qui, et c’est là que la surprise est de taille pour un livre de gestion d’entreprise, préfère sacrifier son chiffre d’affaires et même l’attrait que ses produits pourraient exercer sur une certaine frange de la population en devenant tout vert, dans ses paroles mais aussi dans ses actes : modification significative des équipements de grimpe, choix très contraignants des tissus, etc…

L’autre surprise de taille tient dans la gestion du personnel qui est pratiquée au sein de l’entreprise Patagonia : on y trouve certes les habituelles chartes, mission et philosophies d’entreprise, mais le lecteur attentif décèlera assez rapidement les petites inconsistances… Je vous en laisse la surprise pour ce qui est des détails, mais en gros : chaque « valeur » chez Patagonia se traduit en faits concrets et palpables. Par exemple, on utilise la notion révolutionnaire qui consiste à NE PAS traiter ses collaborateurs comme une ressource à exploiter, mais comme des êtres humains(!) ; ou encore (après un splendide plongeon dans un fleuve boueux d’Amérique du Sud qui lui valut presque une paralysie complète) de NE PAS se lancer dans un projet sans en mesurer la véritable profondeur.

Finalement, ce livre, peut-être agaçant par son ton qui fleure un petit peu trop le blond décoloré et le maillot hawaïen, demeure cependant une formidable mine d’inspiration pratique pour qui envisage l’avenir de l’entreprise publique autrement que moi.

 CHOUINARD, Yvon. Homme d’affaires malgré moi : confessions d’un alter-entrepreneur. Paris, Vuibert, 2006. 284 p.

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