L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

La constance du jardinier 2 août 2010

Celui qui lit assidûment mes billets (si cela existe) se rappelle sans doute que le dernier (et premier) roman que j’ai lu de Le Carré m’avait laissé une impression plutôt positive. Donc je n’ai eu aucun mal à me plonger dans La constance du jardinier, sans autre préparation qu’une solide tasse de lapsang souchong bien goudronneux et quelques petits beurres.
Eh bien le thé a vite refroidi, et les petits beurres sont partis au compost, pour ainsi dire.
Ce qui m’a vraiment choqué dans ce livre, c’est qu’il soit une fiction, et que par conséquent, on puisse le lire pour « se détendre ». Résumons l’histoire : une femme de diplomate britannique en mission au Kenya est découverte égorgée et violée. A priori, le crime est totalement injustifié, et les réactions de ses connaissances sont très bien décrites dans tout leur glorieux cynisme intéressé et superficiel.
Difficile pourtant d’apprécier cette excellence littéraire devant l’horreur gratuite du geste et des manigances cyniques qui l’entourent, d’autant plus que l’on découvre que la victime en question était un peu plus que la godiche pot de fleur attendue dans ce rôle.
On passe assez vite au point de vue subjectif du veuf tout frais, qui dès son retour au pays est confronté à l’hypocrisie brutalement managériale de ses supérieurs, qui semblent avant tout déterminés à lui mettre la puce définitivement à l’oreille (où elle traînait un peu par hasard) quant aux circonstances somme toute vraiment très troubles du décès de Madame. En clair, elle n’a jamais conduit des recherches sur un médicament testé pour les gros occidentaux pourris d’argent sur les populations locales avec des effets clairement nocifs, que ses recherches étaient les élucubrations d’une folle, que d’ailleurs elle le trompait avec un médecin non seulement noir mais aussi BELGE (!!!), et qu’il est impossible que les entreprises pharmaceutiques impliquées soit aussi malveillantes car elles font de très sympathiques et généreux dons au gouvernement britannique, etc., etc.
Le pauvre mari, qui en plus d’avoir perdu l’amour de sa vie est à présent confronté à l’entité collective la plus abjecte de l’histoire du roman, mènera sa petite enquête à travers le monde, échappant de justesse aux griffes des monstres à l’apparence bien humaine qui le poursuivent, tout en attirant le malheur sur tous ceux qui, dans leur bêtise et leur naïveté, font preuve d’une once de conscience pour lui venir en aide.
A part ce personnage du mari un peu chevalier en armure étincelante, que l’on peut aisément excuser en invoquant les chocs traumatiques qu’il subit, la constance de Le Carré est au rendez-vous.
Et c’est très précisément là mon problème avec ce bouquin. Le événements qu’il narre sont probablement fictifs tels qu’ils sont décrits, mais non seulement crédibles autant qu’avérés, en ce qui concerne ce qu’une entreprise pharmaceutique moyenne à grande est capable, en accointance avec les gouvernements des pays « civilisés » et quelques acteurs financiers bien placés (quelqu’un a dit « Monsanto » ? pas moi, car Monsanto c’est avant tout l’intégrité, le dialogue, la transparence, le partage, vous êtes toujours là ?, l’utilité, le respect, et l’implication pour atteindre des résultats et la création d’un espace de travail épanouissant BWHAHAHAHAHA).
Du coup. j’ai eu un peu l’impression que la dernière page était un peu vite tournée pour faire place à l’un des démentis les plus légers que j’ai eu l’occasion de lire, où presque tout le monde politique et médical est lavé plus blanc que blanc avec force anecdotes parfumées à la bière au gingembre. Il faut tout de même reconnaître que Le Carré égratigne (ou du moins n’excuse pas) dans son démenti l’industrie pharmaceutique, mais si l’on mesure l’efficacité d’une dénonciation à la levée de bouclier qu’elle suscite, tout cela est bien plein de retenue pour une histoire aussi abominable. Ceci dit, abominablement bien écrite.

LE CARRE, John. La constance du jardinier. Paris, Seuil, 2002 (Point romans, 1024). 518 p.

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Ebène 14 janvier 2010

La promesse d’une issue heureuse au Moyen-Orient, au vu des événements récents, semblant plus impossible encore qu’un nouveau stade lausannois harmonieusement intégré dans son décor environnant, j’ai décidé de laisser un peu reposer cette région dans mes billets, et sur la recommandation d’une collègue, de me payer une tranche d’exotisme tout inclus grâce à Ebène de Ryszard Kapuściński.
Ce livre s’ouvre sur le Ghana qui, en 1958, accueille l’auteur, jeune journaliste fraîchement débarqué de Pologne, et lui fait écrire toute sortes de choses un peu iniques sur les couleurs, la chaleur, et surtout tous ces gens qu’il rencontre, ce mode de vie bien différent qu’il découvre dans la fébrilité d’un continent qui s’ébroue, plein d’enthousiasme, libéré du joug des colonies. C’est très poétique et énerve pas mal.
Mais ce livre est traître et retors, car plus on avance dans les chapitres, plus on avance dans la chronologie du continent, et plus on découvre que la liberté est bien superficielle et que le colonialisme et l’esclavagisme sont des poisons qui agissent très, très longtemps. Sans se départir de cette plume hallucinée de paludisme, Kapuściński n’emprunte que les chemins de traverse, limité qu’il est par un budget inexistant, ce qui le met dans une position particulière loin de celle du journaliste habituellement à même d’accéder à son sujet et de partir aussi vite sans le moindre souci, et s’il frise la mort plus d’une fois, ces expériences ne prennent jamais le devant de la scène. Ne mentionnons même pas la finesse des apartés de géopolitique historique qui sont parfaitement intégrés aux récits qu’il nous livre.
Ce qui prend le devant de la scène, c’est l’Afrique ; non pas l’Afrique des frontières post-coloniales, aussi propices à la paix et à l’entente entre les peuples qu’une coupe du monde de football, mais une Afrique en pleine mutation, subissant le contre-coup de la colonisation, la cupidité avide de ses classes dirigeantes et le climat d’une rudesse au-delà de ce que nous pouvons comprendre, mais aussi l’Afrique de ses habitants s’adaptant sans cesse aux affres de leur vie quotidienne avec ce que l’on serait tenté de qualifier de philosophie zen-réaliste.
C’est là mon grand malheur et la force de Kapuściński : vu qu’il ne se départit jamais d’un certain lyrisme, qu’il affiche ouvertement sa sympathie pour le continent africain et qu’il est capable de trouver de découvrir des pépites d’humanité (la bonne, n’est-ce pas, pas l’autre…) dans les situations les plus dramatiques, certains des chapitres (je pense en particulier à celui sur le Libéria, où l’apartheid fut inventée au milieu du 19ème siècle par… des esclaves) vous fichent une puissante nausée à l’âme, et vous subjuguent de dégoût horrifié devant la noirceur de certain agissements humains avant que vous ayez eu le temps de dire « Pourquoi ce type tout nu porte-il une kalachnikov ? ».
(Réponse : parce qu’il est fou bien sûr. Fou, mais avec une kalachnikov…)

P.S. : ah oui, pas de bibliographie. Kapuściński, un point en moins…

KAPUSCINSKI, Ryszard. Ebène : aventures africaines. Paris, Plon, 2000 (Feux croisés). 332 p.

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