L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

La bombe 9 août 2012

On ne devrait plus avoir à présenter Howard Zinn ; l’auteur de l’Histoire populaire des Etats-Unis a fait preuve de son vivant d’un tel engagement humaniste et d’une si puissante intelligence que ne pas le voir honorer d’une de ces médailles en alu dont les grands de ce monde sont si friands pour faire oublier leur véritable part de responsabilité dans ce cauchemar dans lequel vous et moi nous débattons est, s’il le fallait vraiment, une preuve de plus de la validité et de la pertinence de son propos.

Qui est le suivant : la bombe est une monumentale imposture.

Zinn nous parle avant tout de la bombe atomique, celle qui fut larguée sur Hiroshima, cette cible d’une importance militaire capitale et pièce maîtresse de la fin du second conflit mondial.

Ce qui est une grosse foutaise, comme le démontre Zinn point par point (je vous les laisse découvrir, ils sont croustillants à souhait). Une fois ce travail de sape effectué, il est aisé d’en tirer les raisons pour lesquelles l’appareil politico-militaire haut gradé a cru bon de se livrer à ce crime, pour enfin les retrouver dans d’autres circonstances, dirons-nous, plus proches de nous, géographiquement et chronologiquement?

En fait, ce travail-là, Zinn nous le laisse le faire tout seul ; il se contente de faire le même exercice pour lui-même, revenant sur la première utilisation de napalm (je vous encourage vivement à lire le chapitre « effets sur les victimes » de cette page) dans un conflit armé, à laquelle il a participé, à la fin de la seconde guerre mondiale sur une ville de Normandie.

On trouvera ce billet bien court, et c‘est vrai, car le livre de Zinn est court ; le sujet est limité, son exploration est concise et bien documentée, et on n’y trouve rien de superflu.

Une grande réussite documentaire, et un clou de plus dans le cercueil du mythe de l’utilité politique des guerres.

ZINN, Howard. La bombe : de l’inutilité des bombardements aériens. Montréal, LUX, 2011. 90 p.

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Football factory 2 février 2012

Filed under: Roman — davide @ 5:36
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Il faudra bien un jour que j’arrête d’encenser systématiquement les romans de John King, mais aujourd’hui ne sera pas ce jour.

Si j’avais été estourbi par Aux couleurs de l’Angleterre, et sagement ravi par Human punk, la lecture de Football factory, premier volume de l’informelle « trilogie du football » de King n’était que plus intense et goûtue grâce à l’anticipation que j’avais à le découvrir.

C’est dans cet opus que la structure de cette trilogie semble prendre naissance, à savoir une alternance bancale de points de vue narratifs, de voix et de situations.

D’entrée le protagoniste-phare de la série est là : Tommy, dit Tommy le fan de Chelsea ou Tommy le psycho, qui donne le ton à travers les chapitres intitulés selon les rencontres (foot)balistiques que la « firm » (un sorte de club très informel de supporters, dont le but est avant tout une vigoureuse libération cathartique de différentes humeurs peu constructives engrangée au cours d’une vie quotidienne abrutissante de frustrations par le biais de cassage de gueule spontanés et collectifs) de Chelsea subit ou fait subir au gré des matchs de championnat national. Ces occurrences sont l’occasion pour Tommy de donner son point de vue sur la vie, l’univers et toutes sortes de choses. L’intérêt réside évidemment ici dans la contradiction entre la (relative) sensibilité de Tommy, premier à admettre des noirs dans la « firm » tant qu’ils adhèrent à ses principes et la violence aveugle et totale de son activité principale, avant tout basée sur l’appartenance aux différentes « tribus » (les « juifs » de Tottenham que tout le monde déteste, les « scousers»  de Liverpool, tous des voleurs, les « pakis » sur qui tout le monde tape mais également chez qui tout le monde se nourrit). Il est également le premier à relever la stupidité des mesures sécuritaires britanniques initiées sous le gouvernement conservateur des années quatre-vingt, mais uniquement pour mieux pouvoir casser du supporter adverse. Son point de vue sur les forces de l’ordre, tout judicieux qu’il soit, sera aussi fermement contrecarré par ses expériences personnelles. Bref, Tommy incarne la schizophrénie des bas étages britanniques dans toute sa splendeur.

Il y a aussi Bill, qui n’est pas encore prêt à quitter l’ornière dans laquelle le décès de sa femme, survivante des camps d’extermination nazis, l’a plongé.

Laissez-moi vous dire une chose : si je peux vous affirmer que Bill est représentatif de cette génération sacrifiée, dernière incarnation du Britannique flegmatique, c’est parce que le portrait de ce personnage est tellement bien brossé, dans son désarroi et dans son courage, qu’il m’a fait pleurer. Je veux bien que verser des larmes sur une lecture soit un critère un petit peu subjectif, c’était pourtant pour moi suffisant.

Et enfin Vince, petit-fils de Bill, hooligan par défaut, qui cherche avant tout une échappatoire à ce qu’il perçoit comme le carcan de la société qu’il habite. Et autant Tommy le tapeur penchera du côté de la mort et de la destruction, autant Vince est immanquablement attiré par la beauté, la curiosité pour autrui et la tolérance.

Mais je m’étends pour pas grand-chose ; ce roman est l’amorce d’une œuvre véritablement significative pour quiconque a (encore) quelque curiosité pour les derniers soubresauts de l’humanité britannique.

On a l’impression de voir de trop près un brasier qui se consume, de souffrir quelques brûlures mais de voir quelque chose de fascinant, sachant que l’intensité de l’expérience ne va aller qu’en diminuant, pour finalement s’éteindre, ne laissant derrière elle que de noires traces charbonneuses.

This is England.

KING, John. Football factory. Paris, Olivier, 2004. 363 p.

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Une Italie encore égratignée 28 août 2009

Filed under: Polar — Roane @ 4:00
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P1000728_2Vous rentrez de vacances et éprouvez le besoin d’ajouter une pincée de Sud à votre quotidien laborieux ? Une lecture dépaysante pour tous ceux qui sont donc partis, revenus, mais aussi pour les jamais partis, jamais revenus, qu’importe… Sachez seulement que ce roman vous emmènera sans frais… au chaud, en Italie du Sud, dans la région de Bari. Un enfant a été tué sur la plage et on a semble-t-il arrêté le premier Noir venu. Enfin, c’est ce que dit sa compagne quand elle vient demander de l’aide à Guido, un avocat plus préoccupé par ses quarante ans rugissants que par son travail. Sans enthousiasme, il accepte de défendre Abdou.

Mon médecin avait accepté de me prescrire quelque chose pour dormir et grâce à ces cachets, la situation sembla s’améliorer. Un peu. Mon humeur était toujours grise ardoise, mais au moins, je ne me traînais pas comme un spectre, terrassé par l’insomnie. Cependant, ma productivité au travail de même que ma fiabilité professionnelle avait dangereusement atteint la cote d’alerte. Il y avait différentes personnes dont la liberté dépendaient de la qualité de mon boulot, de ma concentration. Je suppose qu’elles auraient trouvé intéressant de découvrir que je passais mes après-midi à parcourir distraitement les dossiers ; que je me fichais éperdument du contenu desdits dossiers et de mon client, que le résultat du procès reposait pratiquement sur le hasard ; bref, que leur destin était entre les mains d’un irresponsable psychiquement détraqué.

A l’évidence, je ne vais rien vous dévoiler du dénouement de cette affaire mais, pour vous mettre le Montepulciano à la bouche, juste vous dire que notre avocat dépressif va retrouver goût à l’enquête lorsqu’il sera confronté au racisme ambiant, qu’il provienne de petites gens ordinaires, témoins involontaires, mais aussi de ceux-là mêmes qui sont au sommet de la justice italienne. Quoi de plus ressemblant à un Noir, sinon un autre Noir. Tout par de là. Un pamphlet contre les tribunaux d’Italie du Sud qui donne à ce petit roman policier un air peu banal. C’est une alternative allégée au splendide « Gomorra«  présenté ici il y a quelques mois. Et la cerise sur le pannetone, c’est que c’est bien traduit. Alors, si j’étais vous, je m’en irais l’emprunter fissa dans votre bibliothèque favorite et presto j’irais m’étendre sous un arbre et… « Chut, je lis » :

Je me souviens parfaitement du jour – ou plutôt de l’après-midi – où tout a commencé.

CAROFIGLIO, Gianrico. Témoin involontaire. Paris, Rivages, 2007 (Rivages/noir ; 658). 314 p.

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Gatsby le magnifique 29 juillet 2009

Filed under: Roman — davide @ 9:00
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gatsbyN’est-il pas fascinant de découvrir un auteur inconnu par la seule force de son imagination, sans consulter d’encyclopé-wiki-page myspace ? Cela m’a fait beaucoup de bien avec Dorothy Parker, et fut également agréable avec Fitzgerland, à travers son plus grand roman : Gatsby le magnifique.
Comme Parker, Fitzgerlad devait être un observateur acéré des comportements de son époque, en particulier ceux de la moyenne à haute bourgeoisie (il aurait probablement parlé d’aristocratie, mais sans châteaux pas d’aristos. Demandez donc à d’Ormesson). Il a le goût du mot juste, de la phrase tournée à la cuillère à mélange qui suscite très EXACTEMENT le niveau idéal de nostalgie, d’émotion et d’humour, qui épaissit un personnage sans le rendre lourd et qui surtout, surtout, raconte une histoire intéressante.
Ceci étant dit, Fitzgerald n’était pas seulement une jolie plume. En lisant ce livre, j’ai été frappé plus d’une fois par l’impression d’être face à un commentaire d’ordre (et je ne vais pas faire des heureux) POLITIQUE.
Je m’explique : que Fitzgerald mette en scène des individus riches  au point que cela en affecte leur intelligence et leur discernement est une chose ; l’ennui, les tentatives désespérées de trouver une activité qui leur donne un tout petit indice d’humanité  sont très bien décrits et constituent une bonne partie de cette œuvre (écrite et filmée, d’ailleurs). Mais c’est l’humour grinçant et proche du zéro absolu de certaines descriptions (prenons, à tout hasard, la scène où l’héroïne fond en larmes devant la vision d’opulence d’une pile de chemises anglaises, ou encore la consternation atterrée du narrateur qui a pleinement conscience de la vacuité des épisodes auxquels il participe), qui me font dire, ou plutôt suspecter, qu’il n’y avait, et n’y a, rien d’innocent  dans ce petit roman.
Enfin, il faut relever le rôle et la voix si particuliers du narrateur, qui loin d’être le héros ou même le personnage principal du roman, semble plutôt faire office de témoin d’événements sur lesquels il n’a aucune prise, mais dont il ne peut détourner les yeux. Ce mécanisme permet ainsi de mettre en scène des personnages un peu caricaturaux tout en voyant leurs agissements avec un minimum de distance, tout en lisant l’histoire « de l’intérieur », pour ainsi dire.
Du coup, on referme ce livre en se demandant où a bien pu passer le roman léger et un peu piquant que l’on pensait avoir commencé, et à quel moment il a été remplacé par ce brûlot désenchanté issu de ce qui devait être l’apogée de l’âge d’or de la première puissance mondiale.

FITZGERALD, Francis Scott. Gatsby le magnifique. Paris, Grasset, 2007 (Les cahiers rouges, numéro). 258 p.

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