L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

La vérité sur Marie 12 janvier 2010

Filed under: Roman — Françoise B. @ 10:25
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Comme dans Faire l’amour et Fuir, on retrouve dans ce roman Marie, la compagne du narrateur. Le couple séjourne à Tokyo pour l’exposition de Marie. C’est là que surgit Jean-Christophe de G., un gentleman éleveur et propriétaire de chevaux de courses. Il s’éprend subito presto de Marie et la ramène à Paris avec son cheval Zahir, tout ceci sous le nez du narrateur. Ce dernier nous raconte le périple de leur retour comme s’il l’avait vécu lui-même alors qu’il ne fait que rapporter à sa façon les dires de Marie. Une Marie attachante qu’il aime toujours autant, mais aussi très agaçante. Voici un petit extrait qui illustre bien mon propos et qui, par la même occasion, vous donnera une idée du style de l’auteur :

Le policier ouvrit le passeport de Jean-Christophe de G., regarda la photo et le lui rendit, puis il ouvrit le passeport du cheval et se pencha à l’intérieur de la voiture pour examiner un instant plus attentivement le visage de Marie (mais, même dans la pénombre, il était impossible de prendre le visage de Marie pour un cheval). Jean-Christophe de G., se rendant compte du quiproquo, demanda à Marie – Marie distraite, pas concernée – de bien vouloir montrer son passeport au policier. Mais Marie avait toujours été incapable de trouver son passeport quand elle en avait besoin, et, sortant brusquement de sa torpeur, comme soudain prise en défaut, le visage anticipant déjà douloureusement la vanité des recherches à venir, elle fut prise d’un brusque accès de frénésie désordonnée, ce qui la caractérise quand elle cherche quelque chose, se mettant à fouiller désespérément son sac à main et à le retourner en tous sens, sortant des cartes de crédit, des lettres, des factures, son téléphone, faisant tomber ses lunettes de soleil par terre, se soulevant sur place sur son siège en se tortillant pour fouiller les poches arrière de sa jupe, de sa veste, de son manteau, étant sûre qu’elle l’avait avec elle, son passeport, mais ne sachant pas dans quelle poche elle l’avait mis, dans quel sac il pouvait bien être, vingt-trois sacs exactement (sans compter le sachet de sashimi de fugu, dans lequel elle jeta également un coup d’oeil par acquit de conscience). Mais en vain, le passeport restait introuvable.

Suit l’épisode du cheval fou de terreur qui s’échappe sur le tarmac de l’aéroport, et là, l’écriture de Toussaint devient une pure merveille qui m’a propulsée dans la  scène « en live » pour ainsi dire. Comme dans  Fuir, on est littéralement happé par l’action et transporté par la verve de l’écrivain. J’exagère ? Lisez  Jean-Philippe Toussaint pour vous en convaincre. Les romans de cet auteur se situent à l’opposé de ceux composés à 90 % de dialogues, qui ont tendance à me rebuter. Ici, au contraire, pas un seul dialogue à l’horizon mais des phrases parfois longues qui glissent, s’écoulent dans une musique des plus belles. Magnifique, je vous le dis !

TOUSSAINT, Jean-Philippe. La vérité sur Marie. Paris, Minuit, 2009. 204 p.

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Une Montespan peut en cacher un autre 20 août 2009

Filed under: Roman — Roane @ 8:00
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P1000979La Montespan ? Sans être une lumière en histoire, on se souvient vaguement qu’elle a été la maîtresse d’un roi… Je vous souffle lequel : Louis XIV. Mais il n’y a bien que Jean Teulé pour se demander ce qu’est devenu le mari, Le Montespan. C’est avec verve et humour qu’il nous conte ici les déboires de ce cocu magnifique. Louis-Henri, c’est ainsi que l’auteur le nomme familièrement car, très vite, nous sommes invités à devenir intimes. On va tout savoir de lui, pénétrer son for intérieur, apprendre à connaître ceux qui l’entourent et la société française de cette deuxième moitié du 17ème siècle. Ici, Versailles ne scintille plus, les taffetas ne sont pas parfumés à la lavande, le petit doigt est peut-être levé mais pas lavé ; Teulé nous pousse dans la crasse de l’arrière-cour, là où les bouches aux haleines chargées postillonnent contre des visages vérolés, pendant que la Seine charrie des eaux usées jusqu’aux os de cadavres d’animaux, mais aussi d’hommes qui ont raté leur duel. Avant de vous donner à sentir quelques extraits choisis, deux mots de l’histoire « proprement » dite. Afin de nous montrer l’amour passionnel qui unit Monsieur et Madame de Montespan au début de leur mariage, Teulé nous invite d’emblée – et sans cesse – à les rejoindre sous les draps, sur le divan ou la banquette du carrosse, partout où les jupes peuvent se trousser. A ce stade du roman les vents, avant de devenir mauvais, sont alors plutôt coquins.

Après la chose faite, après le coup porté, après chaque petite mort de l’un et de l’autre – et quelles morts ! -, Françoise renaît dans un nouveau tumulte pour mourir encore et plus fort. Etendue sur le cuir rembourré de crin de la banquette, son galbe, son que sais-je, disent au marquis : « Viens là ! » Et la chaleur s’insinue : « Reste ! ».

Entre deux câlins, nos deux tourtereaux (pas sûr que ces oiseaux-là soient bien adéquats pour qualifier notre couple, mais vous me pardonnerez certainement ce cliché qui nichait dans ma tête) fréquentent le « beau » monde des salons. Là encore, Teulé dégaine son style imagé, ses tournures de phrases inventives pour décrire une aristocratie pas aussi flamboyante que les livres d’histoire ou les films hollywoodiens nous l’ont dépeinte. A quand une adaptation cinématograhique du roman de Jean Teulé avec des acteurs édentés, pas rasés, déformés par la syphilis, aux perruques mal ravaudées, et avec des actrices à chicots, aux robes tachées, ne portant souvent pas de dessous pour faciliter les évacuations diverses et régulières ? Brad Pitt ou Nicole Kidman seraient-ils prêts à jouer ces aristocrates-là ? Au cas où ils liraient ce billet… merci de me faire signe !

Les courtisans s’esclaffent. Leurs lèvres s’étirant découvrent des dents cassées et pourries mais ils ont en bouche cannelle et clous de girofle afin d’avoir le flairer doux. Un aristocrate conseille à un autre : « Les caries sont dues à des vers dentaires qu’il faut tuer avec des emplâtres de poudre de cornes de cerf mélangée à du miel ».

Les Montespan s’aimeront durant quatre années avant que Sa Majesté ne jette son dévolu sur Françoise qui dira à son mari n’avoir eu d’autre choix que d’accepter d’honorer le roi. Mais Louis-Henri comprend rapidement que sa femme met tout son coeur à cette belle ouvrage, voyant là les nombreux avantages matériels qu’elle peut en tirer. Le pauvre Marquis, lui, le prend très mal et n’écoute pas ses proches qui lui conseillent de regarder le bon côté de la chose : les faveurs et les compensations qu’il peut recevoir en échange de sa femme ; ils ajoutent goguenards que de toute façon tout passe tout casse, tout lasse et qu’il est grand temps de s’enticher d’une autre. Mais il reste inconsolable et veut montrer au monde son chagrin. Il ne craint pas le ridicule quand il fait installer de gigantesques cornes de cerfs aux quatre coins de son carrosse. Jour après jour, il ressasse sa haine du roi tout en gardant intact l’amour qu’il porte à sa femme. Un petit roman pétillant dans un style gouailleur. Un véritable remède à la dépression post-estivale !

TEULE, Jean. Le Montespan. Paris, Julliard, 2008

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Ulysse from Bagdad 18 août 2009

Filed under: Roman — Françoise B. @ 8:00
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UlysseMais oui, je sais… Eric-Emmanuel Schmitt, on adore ou on déteste. Trop médiatique ? trop philosophe ? trop facile ? Il est vrai qu’Ulysse from Badgad se lit aisément d’un trait. Mais le thème abordé, lui, est des plus sérieux : un jeune Irakien, Saad Saad, cherche à fuir le chaos de son pays et on peut le comprendre ! Petit retour en arrière : de 1991 à 2003, les Irakiens subissent un embargo international qui les affament. En 2003, les Etats-Unis envahissent le pays et font tomber Saddam Hussein. Heureux épilogue ? Non, car les attentats et actes de guérilla se multiplient et rendent la vie impossible aux habitants.
Saad Saad, tel un Ulysse des temps modernes, entreprend donc un long périple à travers terres et mers pour rejoindre Londres, son but absolu. Il subira le sort de milliers de clandestins à la recherche d’une vie meilleure au Nord : faim, peur, perte d’identité, désespoir seront ses compagnons d’infortune. Heureusement, le fantôme de son père décédé le suit tout au long du voyage. Dès qu’il se lave les pieds,  il débarque pour lui prodiguer de sages conseils. Ces épisodes sont assez drôles, je dois dire !
On peut lire ce roman comme un récit d’aventures, mais pas seulement : ce texte est pétri d’humanisme et m’a personnellement touchée. Il entre en résonance avec d’autres oeuvres sur ce sujet malheureusement d’actualité : on pense au film « Welcome » de Philippe Lioret, au film documentaire « La forteresse » de Fernand Melgar, qui présente aussi un jeune requérant d’asile irakien, expulsé de Suisse depuis. Quelques romans se sont aussi intéressés au thème des réfugiés : « Eldorado » de Laurent Gaudé et « Harraga » de Boualem Sansal, sans oublier le « Douce France » de Karine Tuil, qui plonge dans l’univers sinistre des centres de rétention français.
En conclusion, je vous dirai simplement : sauf si vous êtes allergique à l’auteur, lisez ce livre qui est à mon avis très réussi !

SCHMITT, Eric-Emmanuel. Ulysse from Bagdad. Paris, Albin Michel, 2008, 309 p.

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D’autres vies que la mienne 10 juin 2009

Filed under: Roman — chantal @ 8:58
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D'autres vies que la mienne

« D’autres vies que la mienne »

eT aloRs ce liVre :

 Tout ou rien est dans le titre….la vie des deux Juliette, celle de Patrice, d’Hélène ou de Delphine, celle d’Etienne, vous pouvez choisir celle qui vous parle le plus.

 Un livre sur le quotidien et ses blessures, le bonheur des uns, le mal des autres, les choses qui nous touchent de près ou de loin, un tsunami par exemple, une maladie grave pour un autre exemple et ainsi de suite.

 Parce qu’il est difficile de parler de soi dans le mouvement de la vie, Carrère les a fait parler pour aussi parler de lui et de sa réussite, une fois n’est pas coutume à vivre un bonheur….

 Les récits de chaque personnage se répondent et se mêlent, la mélodie est douce au-delà du désespoir car le fonds du roman est douloureux.

 J’ai aimé le sentiment de franchise et d’authenticité qui flotte à la fin de la lecture de ce roman.

 Et vous ?, peut-être pas ?

 

Disponibilité

CARRERE, Emmanuel. D’autres vies que la mienne. Paris, POL, 2009. 309 p.

 

Les accommodements raisonnables 28 avril 2009

Filed under: Roman — Françoise B. @ 9:46
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images1Bien que Jean-Paul Dubois soit un de mes auteurs préférés, je n’ai pas encore tout lu de lui, d’abord parce qu’il écrit beaucoup, et ensuite parce que je me réserve toujours quelques-uns de ses romans en guise de « poire pour la soif ». Néanmoins, quand son dernier titre, Les accommodements raisonnables, est arrivé jusqu’à moi, j’ai croqué tout de suite dans le fruit.

 

Ce roman met en scène Paul, époux de la belle Anna, père de 3 enfants et grand-père de 2 petits-enfants. Notre homme, qui gagne sa vie dans l’audiovisuel, est choisi pour adapter le scénario d’un film français médiocre, « Le désarticulé », à la sauce américaine. Pour cela, il doit laisser Anna à sa grave dépression et s’exiler pour plusieurs mois à Los Angeles auprès de la Paramount. Là, une grosse surprise l’attend, en la personne de Selma, sosie d’Anna… mais en 30 ans plus jeune… Vous devinez la suite ? Paul résistera-t-il à la beauté incandescente du double de son épouse ? c’est toute la question . Se mêlent aussi à cette histoire les relations difficiles de Paul avec son père Alexandre, de plus en plus bizarre depuis la mort de son frère Charles, personnage haut en couleur.

 

J’aime beaucoup Jean-Paul Dubois pour ses héros attachants (qui s’appellent d’ailleurs souvent Paul ou Jean-Paul… mais quelle coïncidence…) et pour son ton plein de verve et d’humour. Les accommodements raisonnables ne faillissent pas à la règle : juste pour ses scènes cocasses, ce roman mérite d’être lu.

Mais, pour être un brin critique, j’avoue avoir trouvé la première centaine de pages un peu longue. Les descriptions du travail à la Paramount m’ont ennuyée, et pourtant, cette plongée dans le microcosme de l’industrie cinématographique est instructive. Par ce biais, Jean-Paul Dubois observe, en connaisseur avisé (il est l’auteur de L’Amérique m’inquiète, Ed. de l’Olivier, 1996) les travers de la société américaine. L’air de rien, il observe aussi la campagne présidentielle américaine qui voit Barack Obama pointer son nez et les candidats à l’Elysée en France se disputer. Ces références à l’actualité récente amènent un supplément de réalité à l’histoire.

Malgré un début qui m’a un peu lassée, le constat final est donc tout à fait positif et je peux vous recommander chaudement cette lecture ou une autre du même auteur.

 

Disponibilité

 

DUBOIS, Jean-Paul. Les accommodements raisonnables. Paris, Olivier, 2008. 260p.

 

Et revoilà Amélie ! 15 octobre 2008

Filed under: Roman — Françoise B. @ 5:10
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Autrefois, avec la même rigueur qu’on se doit de finir son assiette, je terminais toujours un livre commencé.

Aujourd’hui, par mollesse ou par sagesse, il m’arrive, après un noble effort, de capituler…  c’est ce qui s’est passé dernièrement. Cela faisait des jours et des jours que, l’âme en peine, je reprenais le fil de la lecture d’un roman des plus ennuyeux. Je tairai son titre, car, allez savoir, vous l’avez peut-être lu et apprécié. Disons, pour ne pas trop m’avancer, que c’est un roman à  la couverture rouge.

Bref, un de ces derniers soirs, j’ai reposé le roman rouge pour un sommeil doux et profond. Le lendemain, je l’avais exilé et remplacé par un bouquin plus modeste en taille, écrit par une romancière belge très connue qui brille par sa singularité depuis toute jeune dans les médias et produit un roman par an avec la régularité d’un métronome… mais oui, vous l’avez dans le mille… c’est bien le dernier roman d’Amélie Nothomb qui a eu le plaisir et l’honneur de détrôner le vilain livre rouge en question. Deux pages de Le fait du prince ont suffi à reléguer ce pauvre au fin fond de ma pile.
On pourrait qualifier Amélie Nothomb de « pondeuse » de bestellers ; on pourrait même être lassé de cette production quasi industrielle. N’en déplaise à ses détracteurs, l’histoire de ce quidam qui usurpe l’identité d’un homme venu mourir à ses pieds m’a happée pour ne plus me lâcher. Comment décrire Le fait du prince ? prenez Le talentueux Mr. Ripley de Patricia Highsmith et adoucissez-le avec un soupçon de vaudeville façon « Au théâtre ce soir ». Le résultat ? un texte énergique, bien ciselé qui m’a procuré beaucoup de plaisir à la lecture. Bravo, Miss Nothomb, pour ce sens du suspense et ce style primesautier qui rend la lecture si agréable !

Et vous, cher lecteur, si vous n’avez encore rien lu de cette romancière, vous avez le choix ! Mention particulière à  Stupeur et tremblements qui a obtenu le Grand prix de l’Académie française en 1999 et à été transposé au cinéma en 2003.

NOTHOMB, Amélie. Le fait du prince. Paris, Albin Michel, 2008
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