L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

La cire perdue 8 juillet 2010

Filed under: Roman — davide @ 8:00
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Soyons clair, c’est avant tout par jalousie que je m’intéresse à l’auteur de La cire perdue. Oui, une jalousie parfaitement justifiée qui plus est, devant tous ces collègues qui prennent l’apéro personnellement avec des stars de l’illustration jeunesse, qui font une bise rugueuse et virile aux grands auteurs de passage dans nos murs, alors que le zénith de mes relations toutes scintillantes de célébrité fut de rendre un carnet de croquis qu’il avait oublié sur une de nos tables de travail à Mandryka (ce qui est déjà pas mal, il est d’ailleurs très gentil).
Certes, je ne tiens compte ici ni de ma rencontre avec Chloé Delaume (qui doit se souvenir de son passage à Genève comme d’un épisode psychotique particulièrement trivial) ni de mon quotidien avec Philippe Gindre, écrivain du très grand Pagaille temporelle, car j’égaye régulièrement sa vie professionnelle par des hurlements stridents lorsqu’il ne préclasse pas les livres assez vite (20 documents par minute me semble une moyenne tout à fait minimale).
Bref,  comme je connais bien monsieur Sillig, et le croise fort souvent pour de brillantes discussions (sur la planification de l’usage de la buanderie ou l’état lamentable de la tuyauterie de l’immeuble) je me suis fait fort de lire Je dis tue à tous ceux que j’aime qui m’avait laissé un peu sur ma faim.
Et bien SURPRISE, c’en fut une bonne que de lire La cire perdue.
Ce roman narre le voyage et le parcours de vie de Thiécelin, orphelin français vivant dans un Moyen-Age indéterminé mais a priori assez conforme à la réalité, depuis sa rencontre salvatrice avec Hardouin le montreur (une des scènes de fiction les plus sournoisement dures qu’il m’ait été donné de lire récemment).
Le gamin et l’homme mûr partent ensemble sur les routes, accompagnant le personnage central de ce livre, un/e adolescent/e hermaphrodite conservé/e dans un gros bocal d’eau de vie. C’est cette star d’un genre particulier (si je puis dire), qui donne le coup d’envoi des séquences où l’on explore le passé de Hardouin et des compagnons de route qu’ils se feront, scènes qui se fondent très habilement dans la narration du quotidien des protagonistes. Il me faut relever, car ce n’est pas coutume, que la narration non chronologique est très bien portée par l’auteur, qui se permet d’aller jusqu’à la conclusion de son roman en plein milieu du livre, créant ainsi une tension intéressante et mettant très fermement l’accent sur le chemin parcouru par ces personnages plutôt que sur un dénouement explosif.
De plus, ce même auteur (quand il n’est pas en train d’emprunter la même cage d’escalier que moi) a glissé un véritable florilège de sujets « difficiles », non seulement d’époque (famines, guerre et pestilence), mais aussi d’autres plus contemporains, comme les conditions d’existence des personnes présentant un handicap mental, physique, ou vivant avec des troubles comporte-mentaux assez amusants. Le tout avec un certain humour peut-être pas toujours volontaire, mais néanmoins présent.
Si je nourris quelques regrets quant à l’idéalisation de certains aspects de la vie quotidienne des saltimbanques (notamment en ce qui concerne l’homosexualité ou le sort réservé aux femmes) qui sont ma foi assez peu vérifiables vu le manque de documentation fiable datant de cette époque, je dois reconnaître que cet opus n’a cependant pas essayé de me gaver d’un optimisme à me rendre diabétique ou de drame à deux balles et, à part une fin de texte un peu facile, il nous laisse une salutaire marge d’interprétation.
Ai-je mentionné qu’Olivier Sillig m’a une fois tenu la porte ? Ça n’arrive pas à tout le monde, ça.

SILLIG, Olivier. La cire perdue. Orbe, Campiche, 2009. 447 p.

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Pagaille temporelle 11 mai 2010

Cela fait plus d’un an que l’on tolère mes billets sur cet espace, et cela fait plus d’un an que je me suis promis de ne pas faire de billet sur ce livre, mais une sécheresse prononcée en lectures qui ne me font pas grincer des dents m’a obligé à relire cet opus, et devant le plaisir que j’ai eu, je ne me vois pas vraiment d’autre choix que de vous en parler.
Car lire ce livre est comme se rendre à votre bistrot du coin pour vous désaltérer d’une sympathique boisson gazeuse, pour découvrir que non seulement elle vous est offerte, mais qu’en plus elle l’est par votre star préférée du grand écran, et qu’elle/il est tout nu.
La boisson gazeuse c’est le style rêveusement drôle et poliment couleur locale de Gindre, qui dose très bien les néologismes, l’écriture concise, les descriptions claires et le rythme soutenu pour nous les servir en une croustade fictive bien digeste et pleine de bonne humeur.
Mais le problème est que la croustade est pleine de surprises : qu’il s’agisse du regard acéré porté par et sur une population qui n’en peut presque plus de mensonges et d’hypocrisies collectives, et trouve à la foi la damnation et la grâce dans des comportements « à risques », ou encore de cette science-fiction crédibilisée parce que sans tentatives d’explications plus bancales que ma dernière déclaration d’impôts.
Et en creusant plus loin, quand on a fini de rire, on commence à se laisser gagner par le troisième niveau, à savoir une sorte de mélancolie propre à l’individu quand même pas trop bête qui sait non seulement que quelque chose ne tourne pas rond dans notre monde, mais qu’en prendre conscience sans passer par un certain recul, une certaine mise en abyme serait pour le moins pousser nos derniers neurones pas encore trop occupés à mettre à jour notre liste d’amis virtuels au suicide.
Si la phrase qui vient de précéder ne vous paraît que très peu claire, je pense avoir atteint mon but et avoir fait honneur au livre de Gindre, qui cache beaucoup de choses propres à faire pleurer (dans le bon sens du terme) sous des apparences drôles, et je ne pense pas être trop optimiste (un de mes grands défauts), en vous enjoignant de surveiller cet auteur avec la plus scrupuleuse attention, au cas où il devrait publier quelque chose de plus sournois encore.

GINDRE, Philippe. Pagaille temporelle. Genève, Sauvages, 2008 (Collection, numéro). 103 p.

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Zaïda 5 août 2009

Filed under: Littérature suisse romande,Roman — Françoise B. @ 8:00
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 Ma dernière crise de SAL (syndrome d’addiction au livre) a été causée par « Zaïda », de notre grande romancière suisse romande Anne Cuneo.

ZaidaLes mémoires de Zaïda, alerte centenaire, sont passionnantes. Dans les années 1870, à tout juste 18 ans, cette aristocrate croise le chemin de Basil… le coup de foudre est sans appel : les voilà mariés quelques jours plus tard au grand dam de la mère (très revêche) de Zaïda. Tocade de jeunes délurés ? Pas du tout ! Après une rencontre digne d’un conte de fées, l’idylle se poursuit des années durant. Le couple se rend à Zurich afin que Zaïda puisse commencer des études de médecine dans une faculté qui tolère les femmes. Ils s’installent ensuite en Italie, toujours aussi amoureux l’un de l’autre. Ils mènent une vie légère et pleinement heureuse, à l’abri de soucis financiers… jusqu’à ce que des nuages pointent à l’horizon.

Je ne voudrais pas dévoiler trop de détails du roman, au cas où vous voudriez le lire ! Sachez simplement que c’est une lecture prenante qui vous emporte dans le tourbillon de la vie de Zaïda aux quatre coins de l’Europe, de 1870 à 1950 environ. Du coup, on traverse avec elle la guerre de 14-18, la grippe espagnole, la montée du fascisme, la 2e guerre mondiale… J’ai été vraiment emballée par cette formidable saga familiale qui allie amour, histoire, société, médecine avec maestria… tout un programme !

Les personnages n’ont pas existé. Tout au plus Anne Cuneo s’est inspirée de la vie de deux centenaires : son arrière-grande-tante Zaïda et une amie doctoresse. Mais l’impression de vraisemblance est forte : il faut dire que l’écrivain a le souci des détails et effectue des recherches poussées pour chacun de ses manuscrits. Ajoutez à ces qualités un rythme dans l’écriture qui vous garde toujours en haleine, et vous obtenez un roman palpitant… un vrai roman comme on les aime !

CUNEO, Anne. Zaïda. Orbe, Campiche, 2007. 509 p.

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