L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Le juge et son bourreau 20 juillet 2012

A mon avis, on ne se méfie jamais assez des Suisses.

Autant ce peuple affiche une image de neutralité placide, de pondération polie et de bienséance humaniste, autant il cache en son sein quelques auteurs durs comme le granit grison, froids comme le lac de la Gemmi et lucides comme seul certains auteurs suisses peuvent l’être (Fritz Zorn  si je regarde dans la direction de votre pierre tombale ce n’est pas par hasard).

Dürrenmatt fait partie de cette catégorie, manifestement.

Ce monsieur, qui est évidemment auteur de romans, d’essais, de pièces scéniques et radiophoniques mais aussi de scénarios de films, ainsi que peintre, a suffisamment sévi durant le 20ème siècle pour être reconnu de tous les Suisses, tout comme le Sopalin ou le Cenovis.

Voilà où s’arrête la somme de mon savoir à son sujet, et j’en aurais été fort content si ce n’était une recommandation maintenant oubliée qui m’a fait essayer ce livre en particulier. Si je me souviens un peu, il s’agissait pour moi de lire ce que l’on me présentait comme un sacré bon policier avec une fin un peu surprenante.

Il n’en faut pas plus ; et grand bien me fit de le lire.

Le côté polar est plutôt bien ficelé : un commissaire du Mittelland (pas celle de Tolkien ; l’autre) vivant ses dernières heures se lance dans une enquête touchant à la sphère économico-politique, pour tenter de trouver l’assassin d’un de ses collègues. Difficile de décrire davantage l’intrigue sans en dévoiler le côté « surprenant », mais je peux vous confirmer qu’il y a un peu de surprise, sans plus.

En fait juste assez pour rafraîchir le portrait d’une société et d’un milieu que l’on commence à notre époque à plutôt bien connaître, un milieu qui est prêt à sacrifier hommes, femmes, enfants, animaux de compagnie, démocratie et justice pour le bien des affaires. Or les individus qui se retrouvent écrasés par ses rouages inhumains pachydermiques ont (et ça aussi on semble l’oublier) la possibilité de faire front, de rester debout et préserver leur liberté.

Sauf qu’il y a un prix, que Le juge et son bourreau met cruellement en scène.

Je n’oublie évidemment pas de mentionner les quelques scène pimentées de suissistude  qui font ma foi pas mal rire.

DÜRRENMATT, Friedrich. Le juge et son bourreau. Paris, Librairie générale française, 2010. 124 p.

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L’institut Benjamenta 22 janvier 2010

Filed under: Roman — davide @ 8:00
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Quel frisson m’a parcouru en commençant ce livre !
Car une fois sautée l’introduction un peu plate et légèrement condescendante envers l’auteur, on découvre avec joie Jacob von Gunten, petite frappe petite-bourgeoise, fin de race type et type qui m’est franchement sympathique (vous allez voir pourquoi).
Passons d’abord sur le plus ennuyeux : la forme générale. Le style d’écriture est solide, peut-être un peu trop, et pourrait provoquer une indigestion chez les lecteurs les plus sensibles. La narration toute entière est faite du point de vue dudit Jacob, ce qui pourrait énerver vu le caractère du personnage (j’y arrive), mais fait également planer un doute un peu sulfureux sur la véracité des scènes et des sentiments décrits, dont la perception ne saurait être un tout petit peu déformée par le prisme du cas von Guten (un peu de patience, je vous prie).
Passons à mes sujets favoris : les personnages (et bien voilà, ce n’était pas si dur que ça, non ?)
Il y a tout d’abord ce Jacob, noble descendant d’une famille d’aristocrates à la tradition guerrière, qui décide de tout plaquer (sauf bien sûr le luxe, l’indolence et le bon goût propres à sa classe) pour s’inscrire au célèbre Institut Benjamenta, et n’y apprendre rien d’autre que le règlement, et encore, sans grand enthousiasme. En fait si, Jacob fait de grands efforts, mais surtout pour ne rien apprendre et rester ignorant, signe pour lui de grande distinction intellectuelle, voire de beauté spirituelle, qui lui échappe constamment vu sont intelligence au-dessus de la moyenne, ce dont il a clairement (et bruyamment) conscience (ce qui fait de lui une sorte de nihiliste zen accidentel). D’ailleurs il applique cette manière de faire avec ses camarades, qu’il aime pour tous leurs vilain défauts, son frère, qu’il admire pour son parasitage de la société, et le directeur de l’établissement, Benjamenta lui-même, dont les visées pédagogiques (sans parler de ses relations pour le moins troubles avec ses élèves) fascinent et (pas vraiment bizarrement, on l’aura compris) inspirent le respect du petit von Gunten. N’oublions pas Mademoiselle Benjamenta, sœur du susmentionné, seule enseignante dans cette école dont la branche n’est pas la sieste à plein temps, mais qui, pour l’affection un peu tordue qu’elle porte à Jacob, n’en serait pas moins certainement sujette à l’intérêt d’une quelconque ligue pour la prévention de la cruauté inhabituelle envers la jeunesse.
Tout ce petit monde baigne dans une sorte d’oisiveté mélancolique germanique à l’extrême, qui me ravit à la fois par son kitsch si sérieux et par ses envolées lyriques à couper le souffle (dans mon cas, de rire).
La voilà, ma conclusion : il y a peut-être quelque chose de profond et de subtil qui nous renvoie à notre condition de bla bla bla dans ce roman, mais je me suis tellement amusé en le lisant à son premier degré que je n’ai pas vraiment eu envie de creuser plus loin, et sa longueur est telle que je n’ai pas eu le temps de me fatiguer de son héros si cocasse.
Ce n’est pas vraiment la base d’une critique professionnelle, ni même d’une recommandation officieuse, mais là il est temps pour moi de revêtir ma plus belle cravate et mes souliers pointus pour aller flâner au milieu de la populace.

WALSER, Robert. L’institut Benjamenta. Paris, Gallimard, 2001 (L’imaginaire, 80). 235 p.

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