L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Enfance bretonne 10 janvier 2013

Partir en vacances avec un livre dont les phrases collent aux paysages, aux pas des gens que l’on croise, aux monuments visités, le plaisir du voyage en est alors multiplié. Quand l’auteur s’appelle Philippe Le Guillou, on est là totalement conquis par son écriture ouvragée comme les portails des abbayes de ce Finistère qu’il aime tant. Son écriture se mérite, elle demande de prendre son temps, de revenir en arrière, de peut-être chercher une définition, de s’arrêter un moment pour réfléchir car ici, rien n’est dit au hasard, chaque mot touche.
Le Guillou n’est pas un auteur « à la mode » : point de « fast » ni de fastes, cette littérature-là est ancrée dans la terre et la mer de son enfance, loin des rumeurs urbaines, des salons où l’on négocie un Goncourt contre un Renaudot.

Les marées du Faou est un roman très autobiographique que son auteur appelle « fiction incertaine ». Il a comme sujet ses grands-parents, plus précisément ses grands-pères qui ont habité, comme lui, Le Faou, un petit village au fond de la rade de Brest.

Ce n’est qu’après la mort de son grand-père paternel, Jean, et de son autre grand-père, Gabriel, qu’il s’estime être en dette et éprouve alors le besoin de leur rendre hommage.  C’était important pour l’auteur de leur dédier ce livre pour leur dire que quelque part, grâce à eux, lui, le petit-fils, a non seulement réussi sa vie, mais la gagne en écrivant et en enseignant le français, cette langue que ces deux hommes ont apprise à l’école.

Le plus magique, le plus surprenant – et c’est ce qui m’émouvait dans les récits de mes deux grands-pères -, c’est cet attachement sans équivalent à la beauté et au génie de la langue française. Je ne crois pas que l’on puisse dire de ces enfants qu’ils étaient des traîtres. On se découvrait pour entrer à l’église, en revanche les paysannes portaient la coiffe et les quelques grandes dames le chapeau. A l’école, de la même façon, on renonçait aux manières de la ferme, on ne crachait pas par terre, on ne parlait pas breton. C’était la condition si on voulait voir autre chose que l’horizon des prairies et des trous d’eau, si l’on avait le désir de servir dans la Marine ou la fonction publique. Ce n’était en rien une apostasie, la négation de l’origine, qui donnait à ces petits Bretons leur solidité et leur richesse.

Jean était le grand-père qui aimait raconter des histoires, l’entraînant déjà sur les chemins de la fiction. L’autre, Gabriel, l’intimidait par ses silences.  Cet ancien marin taiseux l’aimait, il le sentait bien, mais il fallait aller le chercher loin, si souvent perdu dans ses pensées. Déjà un peu archiviste et généalogiste le jeune Philippe l’interrogeait sur ses parents. Un jour, sa grand-mère le sermonne : « Tu es grand. Il ne faut pas poser de questions à pépé. Ca lui fait mal. Il ne faut pas que tu lui demandes qui est son père. Il n’en a jamais eu. Il ne l’a jamais connu. Sa mère était ce qu’on appelle une mère célibataire… »  Ce secret de famille ne devait pas sortir du cercle familial ;  même 80 ans plus tard, à la parution du livre, sa grand-mère lui en a voulu de l’avoir révélé.
Pour ne pas répéter le manque du père dont il avait souffert, Gabriel avait quitté la Marine en 1936 à la naissance de sa fille ; il ne serait pas un père absent. Peu de temps après avoir pris cette retraite anticipée, Le Phénix, le sous-marin sur lequel il aurait dû embarquer devait couler. Tous ses compagnons furent portés disparus.

Sous ces bouts d’histoires de famille mêlés de légendes bretonnes, comme surgi par intermittence de la brume, on perçoit l’auteur ou plutôt, l’homme, avec ses choix, ses doutes, ses désillusions et ses passions.
En dire plus serait en dire trop…

LE GUILLOU, Philippe. Les marées du Faou. Paris, Gallimard, 2008 (Folio ; 4057). 251 p.
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Féroces 18 mai 2011

Filed under: Divers,Roman — Dominique @ 8:00
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 Comme tous les mercredis matins, me voilà devant ce que les professionnels du cru appellent « le chariot » : une sélection de nouveautés qu’après examen, chaque bibliothèque décide d’acheter ou pas.

Il ne paie pas de mine, ce Féroces. La couverture est blanche, titre calligraphié sobrement en noir, en caractère penché. L’auteur m’est inconnu, un certain Robert Goolrick, Américain, une soixantaine d’années aujourd’hui. Il est édité chez Anne Carrière qui s’est fait connaître en faisant de Paulo Coelho un prophète des temps modernes. Donc, bof.

Mais la quatrième de couverture me pousse à l’ouvrir.
« Mon père est mort parce qu’il buvait trop. Quelques années auparavant, ma mère était morte parce qu’elle buvait trop. Il fut un temps où moi-même je buvais trop. Les chiens ne font pas des chats ».
J’accuse le coup. J’ai l’envie immédiate de me plonger dans cette confession, d’en savoir plus. J’aurai patienté le temps qu’il faudra pour que ce livre soit disponible au prêt. Tout est relatif, mais ce fut long.

Dans les années 50, aux Etats-Unis, la vie avait l’air facile. Il n’y avait pas beaucoup d’argent, mais les gens étaient beaux, insouciants, avaient de la répartie et passaient leur temps à boire des cocktails en devisant brillamment. Du moins, c’est comme cela que ça se passait chez les Goolrick. Un père professeur d’université, une mère qui pourrait jouer la doublure de Dorothy Parker. Ils sont jeunes et beaux. Et le temps passe. Quelque chose ne tourne pas rond. Comme le tissu sur les canapés qui finit bien par s’élimer, les corps accusent le coup. L’alcoolisme mondain devient une pathologie. 

Le petit Robert, son frère et sa sœur sont tous les trois brillants, mais on sent pointer un sentiment particulier à l’égard du narrateur, quelque chose qui se rapproche de l’indifférence ou même de la haine. Pourquoi ? 

Pourquoi sa mère est-elle si dure avec lui ? Pourquoi lui interdit-elle d’écrire le moindre mot qui pourrait dévoiler un quelconque moment de la vie de leur famille ? 

Il faudra patienter jusqu’aux quatre cinquièmes du livre avant de subir le choc. Mais jusque-là, on aura goûté avec délectation l’écriture incroyablement sensible de l’auteur. Il décrit à perfection une Amérique qui laissait présager une vie de rêve et qui n’a pas tenu ses promesses. Et surtout il raconte une vie, la sienne, avec une sincérité si désarmante qu’on a l’impression d’écouter un homme rencontré un soir au bar et qui viderait son sac avant de repartir traîner son blues tout seul.

Percutant, douloureux, mais indispensable.

GOOLRICK, Robert. Féroces. Paris, Carrière, 2010. 254 p.

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Dans la nuit brune 3 février 2011

Ne nous leurrons pas; l’homme occidental doit souffrir pour s’affranchir de ses péchés, et personne n’est aussi frétillant que moi à l’idée d’une bonne flagellation livresque pour expier tous les infâmes actes commis entre 10h et 17h derrière le bureau du prêt.
Cependant il m’arrive de fauter et de lire un livre si plaisant, si agréable que tout se trouve à refaire, et Oh! Éditions se retrouve à nouveau en pôle position sur ma liste de lecture.
Car je suis tombé sur le dernier Desarthe…
On ne devrait plus présenter Agnès Desarthe; cette grande dame (au moins 1.90m) de la littérature française publie depuis 1992 presque sans arrêt, pour tous les âges et dans une variété d’éditions et de collections à faire pâlir n’importe quel Levy, Musso ou même Meyer.
D’autre part, elle a aussi participé à la traduction de l’anglais d’un certain nombre d’auteurs américains non-négligeables, dont le versatile Sachar , l’improbable Fine et surtout la troublante (et pas forcément dans le bon sens du terme) Lowry.
Mais ça, c’est pour contextualiser la dame, car déjà lorsque j’étais petit Davide à la section jeunesse des BM et que je faisais rire les grand(e)s en lisant des livres des collections « Grands galops » ou « Coeur grenadine« , la parution et surtout la lecture d’un Desarthe était un moment de pur bonheur, car c’était la promesse de l’humour noir à souhait, aux situations terriblement, désespérément humaines, aux dialogues juste ce qu’il faut de verbeux, et aux chutes particulièrement bien amenées.
Alors, 10 ans plus tard, la grande Agnès est-elle encore sur le ring ?
La réponse est oui, et c’est tant mieux!
Dans la nuit brune est un non-roman, ou plutôt un multi-roman, dont l’histoire est des plus simples. Un personnage principal vit avec sa fille adolescente. Le petit ami de celle-ci se tue, et c’est tout un engrenage qui se met en branle autour du père, entraînant avec lui un nombre très exactement suffisant de personnages secondaires tous superflus, mais tous tellement justes à leur place. De plus, le roman est multi; pas vraiment un roman policier, pourtant il y a enquête; on pourrait croire au roman sentimental, car il y en a à foison, mais le sentiment que dépeint Desarthe est par trop proche de l’espèce de résidu collant, salissant et embarassant qu’on rencontre dans la vraie vie pour se parer l’étiquette du genre à ce roman. On passe par le roman historique, le Bildungsroman, même un peu de science-fiction voire du gothique sans jamais être sûr que le propos du roman ait fini d’évoluer, et c’est très bon.
S’il devait y avoir une critique un tant soit peu négative à ce livre, il s’agirait de la même qu’on pourrait faire à d’autres chefs d’œuvre de Desarthe, particulièrement Je manque d’assurance, c’est de ne pas se contenter de l’excellence développée au cours du roman et d’avoir besoin de rajouter une dernière couche de récit totalement superflue qui fait passer un livre autrement exceptionnel à un exercice un peu surfait. Dans le susmentionné Je manque d’assurance il s’agissait d’une fin heureuse des plus indigestes, pour Dans la nuit brune il s’agit plutôt d’une tirade historico-familiale un brin démagogique dont on se serait bien passé. Mais bon, cela reste du Desarthe, de l’excellent Desarthe.

DESARTHE, Agnès. Dans la nuit brune. Paris, Olivier, 2010. 210 p.

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p.s.: pour un autre avis, voyez donc celui de Morgouille

 

Mes parents / Fou de Vincent 2 juin 2010

Filed under: Roman — davide @ 11:14
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« Oups », comme le dirait la philosophe Spears, « oups », donc « je l’ai fait de nouveau ». « Oui, mais quoi ? » me direz-vous (en fait, j’embellis, ce que l’on me dit le plus souvent est : « il nous faudrait 400 livrets d’accueil pour l’ouverture dans cinq minutes », ou « ces livres-lus sur CD ne fonctionnent pas, fais quelque chose s’il te plaît ». « J’ai un cours/je suis malade/ responsable de la caisse du mois et ne pourrai ranger les bandes dessinées » est aussi un bon favori, avec « quand vas-tu te mettre à lire des livres NORMAUX ! »)
Bref, reprenons. Un collègue dont je tairai le nom me parlait de littérature française, et n’arrêtait pas de faire allusion à ce Guibert que je ne connaissais pas. Il avait cependant le bon goût d’être passionné, et du coup je me laissai recommander deux de ses meilleurs livres : Mes parents et Fou de Vincent.
Vu leur format quelque peu rachitique, je ne pouvais que les lire l’un après l’autre et les « billetter » ensemble.
Ce que je pense avoir « fait de nouveau », c’est être complètement passé à côté de l’esprit dans lequel ces œuvres méritaient d’être lues, CAR J’AI RI ! Bien sûr pas d’un bout à l’autre de ces romans, et pas toujours d’un gros rire gras accompagné de claques sur la cuisse (pas toujours) mais tout de même, si je devais retenir une qualité dans l’écriture de Guibert, c’est son humour.
Celui-ci est à mon avis plus flagrant dans Mes parents qui, loin des tensions et traumatismes infligés par des parents un peu médiocres à cet enfant qui découvre assez tôt son attirance pour les garçons, nous régale d’une suite de scènes qui oscillent entre le pathétique et la farce, mais où la tendresse et l’amour familial ne sont jamais loin. Une scène qui m’a achevé est celle de la sortie au théâtre (Hervé est fou de théâtre) : il est clair que  ce n’est qu’un prétexte pour fricoter, mais comme s’il savait que sa cause était perdue d’avance, le père finira tout de même par se laisser entraîner à la suite d’un combat physique ayant l’ampleur épique d’un spectacle de Guignol. La relation à la mère, en particulier en fin de vie, est très particulière, et s’il passe par une dramatisation un peu égocentrique, il n’en est pas moins poignant. Le rapport au corps est également un point saillant ; ces corps malmenés dès avant la naissance, des corps malades dans leurs recoins les plus honteux, mais aussi des corps qui donnent accès à un monde de plaisirs intellectuels et charnels.
Cette notion du corps est celle qui m’a donné le plus de fil à retordre dans Fou de Vincent. A priori un roman sur la tragédie d’un amour impossible, il me semble pourtant y avoir détecté l’humour d’une situation ou deux êtres paraissant être faits l’un pour l’autre dans leur débordements n’en peuvent plus de se danser autour, de se faire mille petites tortures exquises, mais qui goûtent finalement à un bonheur un peu doux-amer entièrement voulu.
S’il devait y avoir un côté moins humoristique à Fou de Vincent, c’est à nouveau celui des corps, qui sont avant tout le théâtre de faiblesses, d’ivresses (pas au bon sens du terme, l’autre, celui dont on peut témoigner sur les trottoirs en chemin pour la bibliothèque le samedi matin) et de maladies. Mais là encore, quelque chose fait que ces corps sont transcendés, les squames, humeurs et tares disparaissent et il ne semble rester que le bonheur d’une relation englobant le sensuel et l’éthéré qui tend à la perfection, à mille à l’heure, un peu vouée au néant, mais dont chaque seconde est bue jusqu’à la lie. Mais humour ! quand la réalité vient heurter de plein fouet ces grands sentiments et que Guibert, malgré tout, trouve encore de quoi se réjouir un peu malgré lui-même.
C’est pourquoi je recommande chaudement en tout cas ces deux ouvrages, qui pour de l’autofiction sont remarquablement ouverts sur le monde, lisibles, et DRÔLES !

GUIBERT, Hervé. Mes parents. Paris, Gallimard, 1997 (Folio, 2582). 168 p.

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GUIBERT, Hervé. Fou de Vincent. Paris, Minuit, 1989. 85 p.

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La terre des mensonges 10 février 2010

Filed under: Roman — Françoise B. @ 9:25
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Récemment, je lisais un sympathique petit roman* d’une Suédoise, Katarina Mazetti, qui racontait l’idylle entre un jeune fermier et une bibliothécaire très citadine que l’odeur du fumier faisait plisser du nez…
Cette fois, rebelotte, c’est de nouveau un roman du Nord qui a retenu mon attention, un roman made in Norvège plus précisément. Qui plus est, l’histoire se passe aussi dans une ferme.
Trois fils y sont réunis pour les obsèques de leur « chère » mère. Ils sont aussi dissemblables que possible : Tor, l’aîné, vit sur l’exploitation et se consacre à l’élevage des porcs. Margido dirige une entreprise de pompes funèbres et Erlend, le plus jeune, est décorateur de vitrines. Débarque dans ce trio Torunn, la fille de Tor, inconnue de tous. Comment ces quatre personnalités que le sang ne rapproche même pas vont-il pouvoir passer ensemble le réveillon de Noël ? Et comment vont-ils digérer le secret qui va leur être révélé ?
Torunn semble la plus à l’aise dans ce milieu (elle travaille dans une clinique vétérinaire) et va retrousser ses manches pour redonner à la ferme un aspect humain. Elle a de qui tenir : sa créatrice, Anne B. Ragde, est, d’après mes informations, une femme de terrain, qui pilote son grand bateau dans les fjords l’été, son motoneige à travers le Spitzberg l’hiver. Elle sait bien sûr conduire un tracteur et a de l’expérience dans l’exploitation porcine. Cela ne m’étonne pas car sa description du travail à la ferme respire le vécu.
La terre des mensonges est le premier tome d’une trilogie qui a fait un tabac en Norvège. Je me réjouis déjà de voir la suite arriver en librairie !

* « La tombe du mec d’à côté »

RAGDE, Anne Birkefeldt. La terre des mensonges. Paris, Balland, 2009. 370 p.

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Dans ma maison sous terre 8 juin 2009

Filed under: Roman — davide @ 10:33
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recto_maison_sous_terreTâchons de procéder ici avec ordre et méthode, et expédions d’abord les évidences.

Chloé Delaume et un génie littéraire. Véritable William Burroughs de l’écrit français, elle semble toujours réussir à utiliser son vécu traumatique et ses démons monstrueux comme terreau gras et fertile pour faire pousser dans chacun de ses livres de bonnes réflexions épineuses portant le plus souvent sur le biopouvoir, la condition littéraire, l’identité, la culture, et d’autre sujets a priori très peu amusants mais qu’elle arrive, grâce à une plume acérée, un esprit ludique et un humour un peu potache (n’oublions pas qu’elle est l’inventeur du Bito-Extracteur®) à rendre tour à tour fascinants et terrifiants. C’est censé être de l’autofiction. Voilà, ça, c’est fait.

Dans ma maison sous terre est un dialogue entre le narrateur/auteur et Théophile, aficionado des cimetières et personnage à la fonction indéterminée. Chloé Delaume se trouve dans ce cimetière car sa mère et son grand-père y sont enterrés, et elle y cherche non pas vraiment des réponses mais un moyen de punir sa grand-mère qui, en révélant un secret de famille, a fait se fendiller dangereusement son identité (Chloé Delaume et née en 1999, et a 36 ans cette année, cherchez l’erreur).

Premier trouble : comment considérer ces allusions à une enfance traumatisée, celles de ce personnage principal qui s’avère également être auteur ? Si l’enfance évoquée est vraie, tout l’est-il ?

Passons, car c’est de la fiction.

Chloé rencontre plusieurs morts qui, de leur maison sous terre, lui racontent leurs histoires, et Chloé pense à ses morts et essaie de les écouter, de raconter leurs histoires, de suivre le fil narratif qui l’a amenée à naître telle qu’elle existe aujourd’hui, avec sa colère, son besoin de dénoncer et de se battre.

C’est là que j’ai connu un peu de déception.

Que ce soit dans ses livres les plus forts tels que «Certainement pas », surtout « J’habite dans la télévision » mais aussi  « La nuit je suis Buffy Summers », Delaume faisait mentir l’axiome qui veut que les gens sous-estiment leur capacité à endurer la douleur, plongeait sans hésiter les mains dans le bourbier de ses traumas et tirait sans apitoiement de ses pires meurtrissure mentales des instantanés de notre culture d’une clarté glacée, glaçante et impossible à ignorer. Or si on trouve dans Dans ma maison sous terre quelques passages où le paysage dévasté intérieur se fond à la réalité qui nous entoure en nous renvoyant l’image de notre propre désolation, je les trouve un peu rares et par trop visibles. D’habitude, cette réalisation est plus sournoise et un peu plus efficace.

Ce qui ne veut pas dire que ce livre manque d’efficacité; certains passages sont  terriblement touchants, et d’autres ont une portée politique (au sens le plus large possible du terme) non négligeable, mais ils me semblent un peu isolés, et on a un peu l’impression de tourner en rond dans ce qui est a priori un cauchemar très personnel. Ma foi, connaissant un peu les problèmes du sujet (pour faire court, psychose à tendance schizophrène), lui reprocher un brin de thérapie par l’écriture serait aussi généreux que de refuser un demi-sugus à un malade en phase terminale.

La rumeur populaire veut  que ce livre soit le plus accessible et abouti de cet auteur, et c’est vrai qu’il est très lisible, car le travail furieux sur la forme auquel Delaume nous avait habitués semble s’être un peu relâché sur cet ouvrage. Les phrases gardent leur rythme si particulier, le mot est toujours choisi, sélectionné au scalpel et à la pincette, mais j’ai moins eu l’impression d’être dans les cordes littéraires face à un Rocky sur-adrénalisé du verbe. C’est juste un peu dommage, il me semble que la force d’un roman un tout petit peu hermétique (ou très hermétique, c’est selon) est d’être à même de poser des petites mines d’idées nouvelles dans le subconscient du lecteur si pas innocent du moins pas complètement imperméable à toute prise de risque littéraire, et lui faire voler en éclats ses a priori. Mais là je pinaille.

La fin du roman est particulière également, car face à un abrupt rappel à la réalité (il ne fait pas bon s’exposer à une thanatopraxie lorsqu’on est sujet à des hallucinations à caractère morbide), le roman prend un tour curieusement mature.

Malgré un règlement de compte bien personnel, on retrouve une de ces fins inquiétante et peu claire mais cinglante qui sont le signe que l’on va refermer un livre de Chloé Delaume (les amateurs de ce genre de dernière page iront consulter celle de « Certainement pas », qui est à ma connaissance unique en son genre).

Relevons tout de même pour l’exemple que l’auteur a en parallèle à l’écriture de « Dans ma maison sous terre » participé à la création d’une bande son pour son livre, téléchargeable gratuitement ici, qui vaut très certainement le détour.

Mais cessons de tergiverser, et une fois n’est pas coutume, je vais être clair :

tout individu doué de conscience (dans les deux sens du terme) se doit de lire ce livre, ne serait-ce que pour se laisser infecter par et prendre goût à la lecture de cet auteur implacable, autant avec elle-même qu’avec la réalité qui l’entoure.

 

DELAUME, Chloé. Dans ma maison sous terre. Paris, Seuil, 2008 (Fiction et cie). 204 p.

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Esme ou la vie volée 29 janvier 2009

Filed under: Divers — Dominique @ 5:21
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ofarrellPour des raisons un peu floues, j’ai un faible pour la littérature irlandaise. Je trouve que cette terre d’inspiration a enfanté une quantité incroyable, relativement à sa population (à peu près égale en nombre à celle de la Suisse), d’écrivains talentueux. Et encore, je ne parle que de ceux qui sont traduits en français. C’est pourquoi je considère toujours d’un oeil particulièrement affûté, un peu malgré moi, la production issue de la verte Erin. Par contre je n’avais jamais lu Maggie O’Farrell, dont le 4ème roman est paru l’année dernière chez Belfond. Une critique élogieuse, une couverture que personnellement je trouve tout à fait attrayante et l’intervention de plusieurs de mes collègues ont contribué à ce que je répare cette négligence en empruntant, puis en dévorant L’étrange disparition d’Esme Lennox. Le fait que ce roman tourne autour du secret de famille n’était de plus évidemment pas pour me déplaire. Iris est une jeune femme indépendante qui tient bon an mal an sa boutique de vêtements, a un amant marié, une mère lointaine et une grand-mère qui souffre de la maladie d’Alzheimer. Un coup de téléphone inattendu bouscule son quotidien : on la prie de venir « récupérer » sa grand-tante Esme, pensionnaire de l’asile de Cauldstone qui va bientôt fermer ses portes, car elle en est l’unique descendante…  Iris n’avait jamais entendu même prononcer le nom d’Esme, qui serait donc la soeur de sa grand-mère Kitty. Entre incrédulité et curiosité, elle se rend à Cauldstone pour tâcher de voir ce qu’elle pourrait bien faire de cette encombrante aïeule qu’elle imagine frappée de démence, et pour cause : elle croupit depuis plus de 60 ans entre les murs d’un asile situé à quelques kilomètres à peine de chez elle ! Au lieu de la vieillarde recroquevillée sur elle-même à laquelle elle s’attendait, elle trouve une dame digne, le regard fier et qui a l’air tout sauf dangereuse.
Continuons par deux jeunes filles à un bal. On est en Inde, dans les années 30. Kitty, l’aînée, est jolie, sage et raisonnable, Esme est rebelle et indépendante. L’une cherche un mari, l’autre pas. L’une se voit vivre comme sa mère selon un plan archi-connu qu’elle ne songerait pas à remettre en cause, l’autre rêve de poursuivre des études et refuse catégoriquement le destin de ses paires : être une bonne épouse, pondre quelques marmots et passer sa vie à s’ennuyer dans une grande maison tenue par un nuage de domestiques. Car, oui, elles viennent d’une famille de la haute bourgeoisie anglaise, qui finira par retourner vivre en Ecosse où se scellera l’avenir de chacune d’elles. Comme après la mort d’Hugo, le petit frère, plus personne n’a été autorisé à l’évoquer, ainsi en fut-il d’Esme. A 17 ans, trouvant ses frasques trop nuisibles à la bonne réputation de la famille, ses parents décidèrent de l’enfermer et il ne fut dès lors plus permis à quiconque de se souvenir d’elle. Voilà les bonnes manières des grandes familles bourgeoises pour ceux, et surtout celles, qui refusaient de rentrer dans le rang. Voilà comment l’on punissait les plus contestataires, celles qui entachaient l’honneur des leurs. Voilà comment des vies furent gâchées, et celle d’Esme en est un exemple tragique, elle qui était trop grande pour les limites que lui imposait son milieu. On découvre peu à peu avec Iris les mensonges, trahisons et déchirements qui ont broyé sans état d’âme l’existence d’une jeune femme pleine de vie et d’éclat.

O’FARRELL, Maggie. L’étrange disparition d’Esme Lennox. Paris, Belfond, 2008 (Littérature étrangère). 231 p.

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