L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

La supplication 5 novembre 2010

Bonjour les amis ! C’est de nouveau ce coquin de Davide qui vient vous parler de ses lectures, de ces livres dont on préférerait ne pas savoir qu’ils existent ! Et une fois n’est vraiment pas coutume, laissez-moi vous dire que celui-ci, et bien je serais bien incapable de vous en parler comme à l’accoutumée !
Quel dilemme ! Comment faire !?
Diantre, soyons fous et permettez-moi de vous en citer quelques passages, et laisser la parole à ces sacripants de slaves, ces blagueurs de Biélorusses ! :

« Quelqu’un m’exhorte :

-Vous ne devez pas oublier que ce n’est plus votre mari, l’homme aimé, qui se trouve devant vous, mais un objet radioactif avec un fort cœfficient de contamination. Vous êtes suicidaire. Prenez-vous en main ! »

« – Une Ukrainienne vend au marché de grandes pommes rouges. Elle crie pour attirer les clients : « Achetez mes pommes ! De bonnes pommes de Tchernobyl ! » Quelqu’un lui donne un conseil : « Ne dis pas que ces pommes viennent de Tchernobyl. Personne ne va les acheter. – Ne crois pas cela ! On les achète bien ! Certains en ont besoin pour la belle-mère, d’autres pour un supérieur ! »

« Dans son grand uniforme, on l’a glissé dans un sac en plastique que l’on a noué… Et ce sac, on l’a placé dans un cercueil en bois…Et ce cercueil, on l’a couvert d’un autre sac en plastique transparent, mais épais comme une toile cirée… Et l’on a mis tout cela dans un cercueil en zinc… Seule la casquette est restée dehors… »

« -On demande à radio Erevan : « Est-ce qu’on peut manger des pommes de Tchernobyl ? » Réponse : « Bien sûr que l’on peut, mais il faut enterrer profondément les trognons. »

« Vous voulez que je vous raconte une  blague ? Un mari rentre à la maison après avoir travaillé près du réacteur. Sa femme demande au médecin :

-Que dois-je faire avec mon mari ?

-Laver, embrasser, désactiver.

La chienne! Je lui faisais peur… Elle m’a volé mon gosse »

« La seule chose que je sache avec certitude, c’est que ma vie ne sera pas longue, avec ce que j’ai. Si seulement je pouvais sentir l’approche du moment, je me tirerais une balle dans la tête… J’ai fait l’Afghanistan, également. C’était plus simple d’y recevoir une balle… »

« Mais le système n’a pas fonctionné. On l’a soigné à Moscou. Les médecins disaient : « Pour le sauver, il lui faudrait un nouveau corps. » Il ne lui restait qu’un petit morceau de peau non irradié, dans le dos. (…) Son père pleurait, mais les gens disaient : « C’est ton salaud de fils qui a tout fait sauter ! »

« Ma fillette…Elle n’est pas comme tout le monde. Quand elle aura grandi, elle me demandera : « Pourquoi ne suis-je pas comme les autres ?
A la naissance, ce n’était pas un bébé, mais un sac fermé de tous les côtés, sans aucune fente. Les yeux seuls étaient ouverts. »

« Il y avaient nettement moins de chats que de chiens. Ont-ils suivi les gens ? Se sont-ils mieux cachés ? Ce petit caniche était un chien domestique, gâté…

-Il vaut mieux tuer de loin, pour ne pas supporter leur regard.

-Il faut apprendre à viser juste, pour ne pas être obligé de les achever. »

« Un homme est entré dans notre compartiment : « D’où venez-vous ? » Nous lui répondons : « De Tchernobyl. » Il s’en est allé, l’air gêné, chercher une place ailleurs. On ne permettait pas aux enfants de s’approcher de nous, en jouant dans le couloir. A Minsk, nous avons été hébergés par une amie de ma mère. J’ai encore honte que nous ayons fait irruption chez elle dans nos vêtements et nos chaussures « sales ».Mas nous avons été bien accueillis. »

« Mais les mots de sa mère résonnent toujours à mes oreilles : « Pour certains, c’est une péché d’enfanter. »

« (…) Un chemin de terre que nous avions emprunté la veille, soulevant des tourbillons de poussière, était en travaux le lendemain : on le couvrait d’une triple couche de bitume ! Tout était clair : voilà donc le chemin de la haute direction ! »

« Même le jour de la fin du monde, l’homme restera tel qu’il est maintenant. Il ne changera pas. »

«  En voilà une : on envoie un robot américain sur le toit. Il fonctionne cinq minutes. On envoie un robot japonais. Il fonctionne cinq minutes. On envoie un robot russe. Il fonctionne pendant deux heures. Il avait reçu un ordre par radio : « Soldat Ivanov, dans deux heures, vous pourrez descendre pour fumer une cigarette ! » Ha ! Ha ! »

« Je suis un homme de mon époque, pas un criminel… »

« -Qui vous a permis d’accoucher ici ? Cinquante-neuf curies…

–   Le radiologue est venu et m’a seulement conseillé de ne pas faire sécher les langes dehors. »

« Nous vivons dans un pays de pouvoir et non un pays d’êtres humains. L’Etat bénéficie d’une priorité absolue. Et la valeur de la vie humaine est réduite à zéro. »

« Il pensent que je ne devine pas… que je vais bientôt mourir… Ils ne savent pas que, la nuit, j’apprends à voler… »

« -Où est papa Micha ? Quand est-ce qu’il va venir ? Qui d’autre peut bien me le demander ? Il l’attend…Alors nous l’attendrons ensemble. Je réciterai en chuchotant ma supplication pour Tchernobyl et lui, il regardera le monde avec des yeux d’enfant… »

Bonjour, merci pour eux et bonne lecture.

ALEKSIEVITCH, Svetlana. La supplication : Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse. Paris, Lattès, 1998. 267 p.

Disponibilité
p.s.: les lecteurs interessés au sujet feraient bien de se dépecher d’aller voir le spectacle « Irina, toujours rayonnante » au théâtre Alchimic à Genève, jusqu’au 21 novembre, car c’est de la bombe!

p.p.s.: et pour le 25ème de Tchernobyl, une petite gâterie, et une pensée pour le petit nuage clandestin:

 

Dans la peau d’une travailleuse pauvre 30 août 2010

Travailleurs pauvres, chômage et dommages, suicides au travail, avoir ou garder un emploi, en chercher un, en ces temps de crise, la souffrance est partout. Ces notions peuvent paraître bien vagues pour vous et moi qui avons encore du plaisir à nous lever pour aller bosser, qui sommes bien payés et surtout qui n’avons pas peur du lendemain. Un flou que Florence Aubenas, l’ex-otage irakienne, mais surtout la talentueuse journaliste, a voulu dissiper  en  se mettant dans la peau d’une femme en recherche d’emploi.
Pour ne pas être reconnue, elle s’exile à Caen, change un peu de look et se présente à Pôle Emploi. A l’agente qui s’occupe de son cas, elle raconte le banal parcours d’une femme au foyer :  elle a vécu 20 ans avec son mari, s’est occupée de ses enfants, vient de divorcer ; il lui faut un emploi.  50 ans, un simple baccalauréat comme bagage, une absence totale d’expérience et de qualification. Un vilain carnet sanctionné par ces mots terriblement humiliants : « Vous êtes plutôt dans le fonds de la casserole ». Unique espoir : les « métiers de la propreté » et encore ils tendent à se spécialiser, il faut se dépêcher. Pour notre « nouvelle » Florence Aubenas, commence alors la galère de la recherche d’emploi.
Comme la journaliste, on aurait pu penser que prononcer les mots magiques  « j’accepte tout »  ouvrirait automatiquement des portes. Que nenni. On ne s’attendait pas à une telle réalité. Quelques heures de nettoyage par-ci par-là, des heures de déplacement, des salaires de misère. Elle partage ce quotidien éreintant avec ses collègues femmes (elles sont majoritaires dans le secteur nettoyage, les hommes armés de plus d’expérience peuvent prétendre à des emplois plus valorisants). Florence décroche son premier contrat sur les ferrys du quai de Ouistreham de 21h30 à 22h30. En comptant l’heure de trajet (condition d’engagement : une voiture, les transports publics ne desservant pas le quai si tard), le salaire de 250 euros par mois paraît dérisoire. Pour vivre il faut compléter. Ainsi, elle va être engagée pour astiquer des bungalows touristiques. Ce patron-là (en apparence si attentionné) a négocié le boulot pour une durée de 3h15. « Vraiment tranquille, dit-il,vous en aurez pour 3 heures maximum ». C’était sans compter des dames du camping (surnommées « les dragons ») qui les contrôlent, les engueulent, exigent de refaire, de mieux faire… Florence et ses collègues mettront 2 heures de plus. Sa copine Françoise partie de chez elle à 4h le matin rentrera à 20h. Une journée de 16 heures pour un salaire misérable calculé sur la base des 3h15 du contrat.

On termine à 15h30 péniblement. On n’a rien mangé depuis le matin, on n’arrive pas à porter nos seaux, on n’a même pas eu le temps d’aller aux toilettes, on sent monter une rage éperdue et désordonnée. C’est la seule fois où on verra les deux dragons rigoler. « Quand Monsieur Mathieu nous a dit que vous auriez fini à 13h30, on savait que vous n’y arriveriez pas. »

Ce récit n’est pas seulement un témoignage sur ces personnes qui travaillent (toujours plus) sans arriver pour autant à s’en sortir, mais aussi sur les relations qui se tissent entre elles. On se soutient, on se parle, on se syndique, on milite, on descend dans la rue pour revendiquer le droit de vivre décemment. Malgré la fatigue, le découragement, les rires sont fréquents. On apprend la débrouillardise et les meilleurs plans pour acheter toujours moins cher. Se faire soigner les dents est tellement ruineux qu’on demande au dentiste de tout enlever, le dentier garantissant des économies conséquentes. A chaque page on sent l’authenticité de l’implication de Florence Aubenas. Elle ne triche pas, joue le jeu jusqu’au bout, témoin de ces femmes pour qui malheureusement « le jeu » est leur vraie vie.  Malgré ses maladresses (chariots renversés, collègues bousculées dans le stress, poils et cheveux oubliés, des retards qui retombent sur toute l’équipe), deux collègues vont la choisir dans leur équipe pour un CDI (contrat à durée indéterminée). « Les conditions sont miraculeuses pour le secteur : un contrat de 5h30 à 8 heures du matin, payées au tarif de la convention collective, 8,94 euros brut de l’heure. »
Florence Aubenas s’était fixé une règle : arrêter l’expérience dès l’obtention de ce fameux CDI pour ne pas bloquer un poste. Pour elle seule, cette vie-là a pris fin après plus de six mois. Je tiens encore à dire que le style de ce document est loin d’être journalistique, il est riche et habille superbement la brutalité décrite. Et surtout, n’oublions pas que ces horreurs se passent en France, juste à côté, dans un pays considéré comme développé… Quelle honte !

AUBENAS, Florence. Le quai de Ouistreham. Paris, Olivier, 2010. 269 p.

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Cancer and the City 27 octobre 2009

Filed under: BD,Biographie — Roane @ 11:41
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P1010197Témoigner de son cancer, c’est plutôt fréquent dans le monde des livres. Mais choisir de passer par la bande dessinée, voilà qui est plus rare, peut-être même unique et je ne peux donc que vous pousser à y jeter un oeil, le reste devrait suivre, tant ça remue.
Lorsqu’à 43 ans, Marisa Acocella Marchetto apprend qu’elle a un cancer du sein, c’est le « trou noir » dit-elle. Sur un fond bleu, des yeux apeurés. Au-dessous, de grosses lettres blanches surgissent du noir :
« Pétrifiée pour l’éternité dans l’immensité du néant et plongée dans une obscurité épaisse… Avec pour seul souhait de revenir à mes obsessions narcissiques et futiles, mes histoires d’ego, de poids, de peau grasse et de cheveux secs… Mais qui sait si j’aurai encore des cheveux ? Ou si je survivrai ? » Une flèche rouge pointée dans la noirceur : « Je suis là au fond ».
Le titre de cette BD autobiographique, Cancer and the City, se réfère à la série Sex and the City, un monde où la vie est facile, un brin superficielle, où faire ses cils rime avec ouah qu’IL est viril… Les intérêts de l’auteur, illustratrice pour The New Yorker et Glamour, tournent autour de la mode (fashion, ma fille, fashion qu’est-ce t’es pas chébran !) du shopping, des soirées hype et de son bello Silvano. La tumeur déboule dans ce jeu de dame. Un carton. Tout s’effondre. Commencent alors 11 mois de galère qu’elle décide de raconter dans un genre de journal de bord illustré. Pour ne pas alourdir le propos, elle choisit des couleurs flashy qu’elle ponctue d’irrésistibles touches d’humour. A coups de  jaunes pissenlit, de rouges coco en colère, de roses bachelot, de violets à faire trembler de jalousie les soutanes des évêques, elle réussit à nous embarquer dans son combat. Qui, malheureusement, n’a pas dans son entourage une personne atteinte de cette maladie de m… ? Rare pourtant celle qui la raconte dans le détail. Pour elle, difficile de se confier ; pour nous, difficile d’écouter, de supporter.  Lâchement peut-être, maladroitement certainement, on parlera « d’autre chose ». Ici, depuis l’annonce du médecin faite avec un sourire pepsodent se voulant rassurant (je la cite : « Sourire de 3 km version 2 et 3, pas de doute c’est sérieux »), suivie des réactions de la famille, des amis, l’avant-pendant-après l’opération, en passant par les problèmes d’assurance maladie aux States, pour terminer par les 8 chimios, les 33 séances de rayons, la rémission, l’auteure nous dit tout d’une manière tellement originale et émouvante que nous ne pouvons que l’accompagner.  La dernière image est superbe, imaginez notre (car à ce stade, elle est vraiment devenue notre copine) Marisa en voiture avec son amoureux, il pleut très fort : « Tu sais quoi Silvano ? Che bella giornata ».

ACOCELLA MARCHETTO, Marisa. Cancer and the city. Paris, Iconoclaste, 2007. 211 p.

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