L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

La bombe 9 août 2012

On ne devrait plus avoir à présenter Howard Zinn ; l’auteur de l’Histoire populaire des Etats-Unis a fait preuve de son vivant d’un tel engagement humaniste et d’une si puissante intelligence que ne pas le voir honorer d’une de ces médailles en alu dont les grands de ce monde sont si friands pour faire oublier leur véritable part de responsabilité dans ce cauchemar dans lequel vous et moi nous débattons est, s’il le fallait vraiment, une preuve de plus de la validité et de la pertinence de son propos.

Qui est le suivant : la bombe est une monumentale imposture.

Zinn nous parle avant tout de la bombe atomique, celle qui fut larguée sur Hiroshima, cette cible d’une importance militaire capitale et pièce maîtresse de la fin du second conflit mondial.

Ce qui est une grosse foutaise, comme le démontre Zinn point par point (je vous les laisse découvrir, ils sont croustillants à souhait). Une fois ce travail de sape effectué, il est aisé d’en tirer les raisons pour lesquelles l’appareil politico-militaire haut gradé a cru bon de se livrer à ce crime, pour enfin les retrouver dans d’autres circonstances, dirons-nous, plus proches de nous, géographiquement et chronologiquement?

En fait, ce travail-là, Zinn nous le laisse le faire tout seul ; il se contente de faire le même exercice pour lui-même, revenant sur la première utilisation de napalm (je vous encourage vivement à lire le chapitre « effets sur les victimes » de cette page) dans un conflit armé, à laquelle il a participé, à la fin de la seconde guerre mondiale sur une ville de Normandie.

On trouvera ce billet bien court, et c‘est vrai, car le livre de Zinn est court ; le sujet est limité, son exploration est concise et bien documentée, et on n’y trouve rien de superflu.

Une grande réussite documentaire, et un clou de plus dans le cercueil du mythe de l’utilité politique des guerres.

ZINN, Howard. La bombe : de l’inutilité des bombardements aériens. Montréal, LUX, 2011. 90 p.

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La société industrielle et son avenir 31 mai 2012

Dans la série les livres qu’on ne devrait pas vraiment lire, je me suis retrouvé avec en main le pamphlet de Kaczynski.

Mais qui, me direz-vous, se cache derrière un titre aussi aride, quel poussiéreux professeur d’université à la retraite, quel chercheur en mal d’apéro de publication ?

Et vous n’auriez pas tort. Diplômé de Harvard, doctorant en mathématiques à l’université du Michigan, le bonhomme, après avoir enseigné à l’université de Berkeley pendant deux ans, retourne vivre avec ses parents, le temps de réunir les fonds pour acheter un lopin de terre, et y construira une cabane où il vivra pendant 25 ans en semi-autarcie, sans électricité ni eau courante, selon ses dires relativement content de sa vie, jusqu’à un certain point.

Son livre, autant le dire tout de suite, a un côté rébarbatif ; il tient surtout du pamphlet anti-technologique et ses très courts chapitres sont trop « pédagogiques » pour être agréablement lisibles. De même il utilise un peu trop de mots en MAJUSCULES, ce qui a pour seul effet de donner un petit côté « commentaire de youtube » au texte.

Cependant, il faut dire que la clarté et la concision sont au rendez-vous, si ce n’est dans les opinions les plus personnelles de l’auteur, qui a un peu trop tendance à voir la forêt plutôt que l’arbre. Un autre aspect assez choquant est sa capacité à rester (dans une certaine mesure) ouvert à l’échange et au dialogue (facile, me direz-vous, quand il s’agit d’échanger et de dialoguer avec des rongeurs ou des volatiles).

Enfin, le lecteur est obligé (oui) de donner raison à Kaczynski sur certaines de ses conclusions, en particulier sur celles qui touchent à la perspective de désastres écologiques et la perte de liberté individuelle face au confort technologique (liberté non pas au sens de faire ce que l’on veut ou on veut quand on veut à qui on veut, mais plutôt celle qui consiste à avoir une véritable incidence sur sa propre vie et la manière de la conduire).

Je dois tout de même avouer que j’ai lu ce texte dans sa langue originale dans une version révisée. En effet, Kaczynski a tout loisir de peaufiner ses arguments, du fond de sa cellule en prison dite « supermax », pour le restant de ses jours sans possibilité de libération conditionnelle. Car il y a une ombre au tableau : excédé par le développement touristique et de l’industrie forestière dans son coin de paradis, Kaczynski, ou Unabomber comme il est connu du FBI, a mené une campagne de bombardement terroriste individuel de 1978 à 1995, tuant trois personnes et en blessant 23.

Vous comprendrez donc l’absence de boutade humoristique finale en guise de conclusion à ce billet.

Ce livre vaut la peine d’être lu, car il suscite la réflexion.

KACZYNSKI, Theodore J. La société industrielle et son avenir. Paris, Encyclopédie des nuisances, 2002. 123 p.

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Terroriste 27 mai 2011

Dans ma lancée si proactive de faire de ce blog une véritable plateforme d’échange et d’ouverture (tout en restant fidèle à mon goût pour la mort violente et la misère humaine), je me suis laissé tenter par une lecture présentée sur Livraison, des gens plutôt sympathiques et au goût littéraire ma foi fort éclectique, ce qui n’a rien à voir avec le fait que ce blog soit à présent clos.

J’avais vaguement entendu parler de John Updike mais sans plus, ce qui est un peu lamentable puisqu’il qu’il a gagné le Pulitzer, le National Book Award, le American Book Award, le National Book Critics Circle Award, le Rosenthal Award, ainsi que la médaille Howells, et qu’il est mort (ça peut aider un auteur, ça). Le type est donc une pointure, ça aurait été dommage de ne pas au moins lire un des ses ouvrages…

Terroriste est celui qui me parlait le plus, vu que je l’imaginais traiter à peu près du même thème que Les Taqwacores, qui m’avait assez touché.

Au menu, jeunesse américaine et islam contemporain : Ahmad est un jeune Américain à l’héritage mêlé qui, à la fin de sa scolarité, voit une opportunité de se mettre au service d’un islam plutôt militant, confronté qu’il est à la dépravation de la sinistre région du New Jersey ou il vit seul avec sa mère.

Et c’est sinistre : n’ayant aucune expérience personnelle de l’Axe du Bien, je pars du principe que hormis une certaine licence littéraire, Updike s’efforce d’établir une représentation plus ou moins objective d’une certaine Amérique, et celle-ci est pleine de non-Caucasiens à l’avenir bouché s’il ne finit pas par une fin de vie prématurée et lamentable en passant par la case prostitution et /ou toxicomanie. Ahmad s’en sort plutôt bien ; il est intelligent, propre sur lui, ne fornique ni se drogue. Evidemment, cela est dû à une observation extrêmement rigoureuse d’un islam des plus orthodoxe sous la direction de son imam personnel, personnage plus que douteux. Il n’est pas aidé non plus par une mère artiste volage et égocentrique, et un orientateur scolaire en bout de course, juif athée dépressif et déprimant.

D’autres personnages viendront s’ajouter à cette joyeuse bande, mais en lisant, il était difficile de me départir de l’idée que :

a) la trame de l’histoire toute entière tourne autour du héros, y compris les actions et motivations des personnages les plus secondaires. C’est peut-être l’effet voulu, toujours est-il que j’y trouve une sorte de déséquilibre qui place un enjeu trop important sur ce héros en plein bildung et étouffe ou réduit les personnages secondaires à :

b) des stéréotypes. Je ne suis pas contre un bon stéréotype. Il peut être l’expression d’une facette de l’humanité fort commune, ou que l’auteur désire explorer. Il peut également servir de moteur à l’intrigue, voire focaliser la réponse émotionnelle du lecteur. Cependant les personnages de Terroriste ne me semblent remplir aucune de ces fonctions, mais servir uniquement de catalyseurs au héros pour aboutir à

c) la chute de l’histoire. Beuuhah. Je m’explique : il serait naïf d’attendre de ce genre de roman une radiographie explorant objectivement (au possible) le choc des cultures, d’autant plus que Terroriste sait très bien dépeindre une culture face à sa propre violence auto-destructrice et sa xénophobie, mais j’ai un peu l’impression que Updike a manqué une splendide occasion de montrer le gâchis et les conséquences que le recours aux extrémismes quels qu’ils soient a tendance à amener, à cause de cette chute un peu fadasse qui clôt le roman. Mais bon, de là à ne pas le lire…

UPDIKE, John. Terroriste. Paris, Seuil, 2008. 314 p.

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Des cendres en héritage 15 mars 2011

Filed under: Documentaire — davide @ 8:02
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Les lecteurs plus jeunes risques d’être dépassés par la référence suivante. Tant pis pour eux. 
Vous souvenez-vous de la série de sketch Benny Hill ? Surtout les scènes où le joufflu britannique se fait poursuivre par quelques jeunes filles très peu habillées, un employé de banque en moumoute, un mariachi à la retraite et un gorille ?
Et bien Des cendres en héritage, c’est un peu ça. Imaginez que Benny soit la Vérité, et les rigolos lui courant après sur une musique effrénée soient justement les membres de la CIA. Et ils courent tous depuis 1945.
Le livre de ce journaliste américain est un peu mieux étoffé que ça tout de même. La naissance de la CIA et  son développement sont bien situés dans le contexte de l’époque ; à tel point que les méandres cérébraux de ses différents directeurs et des présidents des Etats-Unis, sans devenir plus clairs, deviennent un tant soit peu moins fous. On comprend mieux le concept tout entier de « guerre froide » quand on sait que le Joe le Plombier moyen en savait à peu près autant que n’importe quel cow-boy sur la menace rouge.
On ne peut être qu’atterré au contact du fil conducteur, non seulement rouge, mais en acier trempé renforcé au titane : la CIA n’a non seulement jamais eu les moyens d’exécuter les missions que les pontes du gouvernement américains lui donnèrent, mais elle a presque toujours, TOUJOURS été remplie de bureaucrates va-t-en guerre incompétents voire à interner (c’est même arrivé quelques fois). On reste scandalisé devant l’ignorance de l’agence de tout, jusqu’au dernier moment, et sa capacité à flamber des millions pour des causes douteuses ou autoriser des pratiques totalement antidémocratiques. La CIA semble toujours être celle qui tient le bâton par le mauvais bout.
Les résultats, d’ailleurs, sont dramatiques : si vous avez en tête un peu de politique étrangère US du XXème siècle, les catastrophes mortelles qu’elle a fait germer un peu partout sur la planète (guerre du Vietnam, Irangate, ou la restauration de l’espoir en Somalie apparaissent du coup moins le fruit du hasard. De là à les voir comme la trace sanguinolente d’un manque du sens des réalités et de la xénophobie paniquée de l’élite politique du pays le plus puissant du monde, il n’y a qu’un pas.
Et le coup de maître de Weiner, c’est de pouvoir présenter tout cela, avec notes, index et tables des matières, sans que cela soit pesant. J’irais même plus loin : j’ai très clairement ressenti que cet auteur tentait très vaillamment de maintenir la toute dernière miette de dignité à cette « agence de l’intelligence centralisée ». Il ne reste plus qu’au lecteur λ (vous) à pouffer de rire à l’humour, certes un peu macabre, à suivre ces péripéties vouées à un échec lamentable, toujours répété.

WEINER, Tim. Des cendres en héritage: l’histoire de la CIA. Paris, Fallois, 2009. 543 p.

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