L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Clémence Picot 20 octobre 2011

Dans ma quête d’un public plus global pour ce blogue, je me suis laissé convaincre par un certain « h@msterj0vial » de Pondichéry de lire ce livre, à la suite du bonheur qu’il a éprouvé à la lecture de mon billet sur American psycho. Où qu’il soit, qui qu’il soit, quel que soit le nombre de houris rafraichîssant son corps d’éphèbe au gré du balancement de leur éventails, j’espère qu’il sera satisfait…

Passons donc sur le plus simple. Régis Jauffret est un de ces « nouveaux auteurs » français qui croient que l’on peut faire du roman avec n’importe quoi, et qui y parviennent. Ils me rendent tous profondément en colère, car jalousie.

Ça, c’est fait. Ensuite vient Clémence. Clémence est infirmière de nuit, et il est difficile de dire si c’est son activité professionnelle couplée à sa vie sociale moins excitante que celle d’une vieille sandale en caoutchouc échouée sur la plage la plus nordique des îles hybrides extérieures, ou bien son éducation, assez tôt présentée dans Clémence Picot, son éducation donc aux mains de parents calvino-masochistes, qui lui ont décousu la reliure.

Car Clémence est folle. Très, très folle. C’est le premier constat que l’on peut faire en lisant ce livre. Contrairement à American psycho, où le personnage principal est moins fou que parfaitement en adéquation avec les attentes de son milieu, le milieu et l’époque de Clémence restent assez vagues. On se sait à Paris, mais au-delà de ça, pas grand-chose à apprendre. En fait, une fois passée l’évocation de son enfance, c’est sur sa relation plutôt « privilégiée » avec sa voisine que l’on se perd. Et, sauf erreur, à dessein.

Car ce que Clémence préfère à torturer ses patients ou les maigres restes de sa famille, c’est imaginer les sévices qu’elle voudrait faire subir à sa voisine et à son fiston. Le lecteur n’a effectivement pas longtemps à attendre avant que le conditionnel et le futur fassent leur apparition et que la frontière entre événement avéré et fantaisie du personnage principal se brouillent. A tel point qu’il devient vite difficile de savoir si cette Clémence Picot n’est pas elle-même la création d’une imagination plus malade encore qu’elle, vu la légèreté fantasque avec laquelle le point de vue narratif saute d’un personnage à un autre, souvent en plein milieu de chapitre.

Si l’on devait rester à un niveau d’analyse encore atteignable sans accessoires psychoactifs, on pourrait tout de même relever la persistance avec laquelle certains thèmes reviennent, notamment l’incapacité de Clémence de faire face aux conséquences de ses actes, qui semble bizarrement découler d’une jalousie si monstrueuse qu’elle est tue vis-à-vis de l’état de mère de ladite voisine. La maternité et son désir est sans doute un aspect de la nature humaine sur laquelle Jauffret veut nous dire quelque chose, mais cette même maternité est à ce point imbriquée dans la folie furieuse de Clémence, que je vais m’abstenir d’en dire quoi que ce soit (si vous le permettez).

Que je soit bien clair : Clémence Picot n’est pas un ouvrage agréable à lire, ni particulièrement intéressant, au-delà de l’observation clinique des résultats d’une bonne éducation bien stricte sur la psyché humaine. Cependant, force est de reconnaître le tour de force littéraire que ce livre représente, et ceux qui ne lisent pas seulement pour se distraire, s’il en reste, pourront tenter l’expérience pour se muscler la conscience.

JAUFFRET, Régis. Clémence Picot. Paris, Verticales, 1999. 412 p.

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American psycho 26 août 2011

Bon.

Et bien.

Lors de mon dernier billet, je m’acharnais autant que possible sur Comment j’ai liquidé le siècle de Flore Vasseur, et je vous proposais de nous retrouver plus tard autour de American Psycho.

Car soyons honnêtes, ce billet sera moins une observation pointue, équilibrée et objective de ce roman qu’une explication détaillée de pourquoi ce roman de Bret Easton Ellis est un véritable chef d’œuvre.

C’est parti.

Tout d’abord ce n’est pas juste un bon livre, ou un très bon livre. Ellis à déjà frappé fort avec ses deux premiers romans, Moins que zéro et Les lois de l’attraction, dans lesquels il établit sa plume. Mais en 1991 on voit publier American psycho, qui reprend le style d’une efficacité glacée dans son illustration de la vacuité d’une jeunesse non pas en perdition mais complètement perdue.

Car tout brille dans American psycho, à commencer par l’écrin: on entre de plein-pied dans la vie de Patrick Bateman, frère d’un personnage d’un roman précédent et employé modèle à Wall Street. A travers son point de vue nous découvrons son quotidien de restaurants chics, de salles de sport chics, de vidéocassettes à rendre, de bars à la mode, de marques à posséder déclinées en listes à la limite du supportable, de groupes de musique à écouter absolument, le tout présenté en chapitres denses et chronologiques, et d’un ton presque uniforme, qu’il s’agisse de comparer des cartes de visite ou de torturer un clochard et son petit chien.

Les rares dérapages qui surviennent dans la narration n’en sont que des fissures plus foudroyantes dans ce mur monumental d’inhumanité. Ces derniers d’ailleurs donnent une clé pour véritablement entrer dans le roman après une première lecture souvent trop brute pour être véritablement profitable, car jamais fin de siècle n’aura été plus habilement dépeinte. Evidemment aucune mention n’est faite des attaques sur les tours jumelles de New York, aucune référence à la crise des sub-primes, et pour cause, les seuls mouvements catastrophiques dont le lecteur est témoin sont ceux propres à Patrick et à sa déconnexion de plus en plus totale d’avec la réalité qui l’entoure, et il est important de le dire, PAS parce que c’est un vilain psychopathe (car le titre est taquin), mais bien parce que Patrick ne PEUT PAS se connecter à cette réalité et aux êtres qui la peuplent qui, comme lui, consomment drogues, marques et individus comme si leur vie en dépendait, ce qui est le cas, tout simplement car Patrick est un pur produit de la machine qui l’a créé et le fait vivre. Les scènes très courtes de prise de conscience de Patrick restent des exemples en la matière, et peuvent faire pleurer.

Une mention toute particulière doit être faite des scènes violentes, qui le sont d’autant plus qu’elles sont elles aussi minutieusement décrites à la première personne, et qui du coup se fondent parfaitement dans une suite logique des autres chapitres (chapeau bas à Ellis qui a réussi à les renforcer en faisant surgir cette violence au détour d’un chapitre « normal », sans pour autant qu’elle soit relevée par ses témoins). Sa misogynie est un signe supplémentaire de l’époque où les femmes ne sont remarquables qu’à leur indice de conformité physique (et à leur utilité pulsionnelle, sexuelle ou autre).

Du coup, cette violence alimente la sensation d’assister non pas à la déchéance d’un individu mais d’un stéréotype vivant, véritable symbole d’une a-culture.

Contrairement à Comment j’ai liquidé le siècle, American psycho ne nous fait pas la leçon sur un monde pas joli-joli, mais observe plutôt le résultat des protocoles par lesquels nous menons nos existences, par le petit bout de la lorgnette, et nous laisse donc tout loisir d’en tirer de riches enseignements, sans pour autant abandonner la tension ludique propre au roman.

Il faut enfin relever que ce chef d’œuvre a beaucoup moins vieilli qu’on pourrait le penser. Les téléphones cellulaires sont énormes, internet n’est pas encore, et comme mentionné plus haut  personne ne se méfie encore suffisamment des yuppies. Cependant, les manières de faire, l’arrogance d’une culture « globale », qui pense pouvoir se permettre d’exister sans un seul véritable jalon moral, de sa seule superficialité, sont toujours et chaque jour un peu plus d’actualité.

Enfin, j’aurais pu aussi faire référence au juteux racisme, qui lui aussi est toujours d’actualité, mais je crois que vous avez saisi où je veux en venir.

Enfin, sachez qu’une adaptation cinématographique (assez médiocre ma foi) a été réalisée en 2007. Elle est intéressante mais ne remplace en aucun cas la lecture de cette gemme, cette pépite de littérature.

Vous ne me devez rien. Absolument rien. Mais s’il vous plaît, lisez American psycho.

ELLIS, Bret Easton. American psycho. Paris, 10-18, 2008. 526 p.

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Résistante 14 mai 2009

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resistanteJe ne suis pas vraiment sûr de vouloir, voire même de pouvoir présenter ce livre. Annonçons la couleur : jusqu’à peu, le Liban n’évoquait pour moi que des souvenirs confus datant de mon enfance de mentions répétées au téléjournal des bombardements de Beyrouth, et vraiment rien de plus. Or récemment, une jeune musicienne d’origine libanaise  a fait ses premiers pas dans notre région de pêcheurs, et la force de ses propos était telle qu’elle m’a donné envie de me pencher un peu plus sur ce pays, et surtout faire un survol rapide de quelques documents afin de saisir les origines de sa situation actuelle. Car je suis avant tout un grand naïf. Un heureux concours de circonstances a porté à mon attention le livre de Béchara, et la lecture de la quatrième de couverture m’a  convaincu que ce serait là l’occasion idéale d’en apprendre un peu plus sur le Liban. Or, les premières pages de ce livre ne font pas mentir l’impression qu’on en a d’un « grand tirage » : grandes marges, police de caractère énorme, évocation rampante de nostalgie d’un passé révolu, ton lyrique. J’étais sur mes gardes, d’autant plus que j’avais remarqué qu’un certain monsieur Paris (notamment auteur de l’ Autobiographie d’une courgette, je ne plaisante pas) avait participé à l’écriture du livre. Evidemment j’ai eu tout faux ; si la présentation du pays, de ses différentes communautés et de ses problèmes peut sembler lacunaire dans cet ouvrage, en revanche elle est à échelle humaine, et l’auteure (la vraie, Mme Béchara) ouvre ainsi une fenêtre sur le point de vue qu’une enfant, puis une adolescente et enfin une jeune femme peut avoir lorsqu’elle grandit dans les conditions décrites, à peine croyables pour un européen pure souche, dans son livre. Il faut bien retenir ceci, car on aborde sans véritable préparation le moment où cette jeune personne sensible et surtout intelligente prend conscience qu’elle veut moins d’un avenir long et tranquille que de se sacrifier pour résister à ce qu’elle conçoit comme l’envahissement de son pays, ainsi que la destruction de son héritage culturel et de la société où elle revendique le droit de vivre. Des ennemis apparaissent, mais il s’agit souvent d’individus ou de groupes particuliers, et si Béchara veut se battre contre eux, c’est le plus souvent en réponse directe à leurs agissements plutôt que contre leur idéologie. On est (j’ai été) particulièrement fasciné par la détermination calme qui est décrite lorsqu’il s’agira pour l’auteur de s’investir « pour de bon » dans ce qui deviendra un complot d’assassinat, alors que tout, d’un point de vue purement égoïste, pourrait lui être acquis et qu’elle a tout à perdre. L’autre partie de ce livre concerne sa détention et les séances de torture auxquelles elle a été soumise. Car depuis l’avalanche de documents décrivant et analysant ce phénomène devenu fort à la mode (du moins dans l’œil du public) depuis les scandales de Abu Ghraib et de Guantanamo, les descriptions de Béchara sont singulièrement placides. Je n’exclus à aucun moment que ses tortionnaires étaient particulièrement gentils, ou que Béchara a montré une détermination et une force hors du commun face à ces épreuves, que ce soit face aux tortures elles-mêmes, ou aux conditions d’existence cauchemardesques qu’elle a vécu. J’ai cependant l’impression que l’éditeur de ce livre l’ait exigé le plus digeste possible, ou encore que l’écrivain qui a collaboré à l’écriture a volontairement donné un ton plus serein à son expérience, car le message qui en ressort semble être exagérement pacifiste. Ou alors tout simplement que notre point de vue sur le monde et ses pratiques a changé. Qu’une chose soit claire : la lecture de ce livre nécessite de prendre en compte non seulement qu’il s’agit d’un témoignage, et donc d’une œuvre des plus subjectives, mais aussi du contexte historique qui a vu son écriture, tristement à une époque ou l’on pouvait se permettre de voir une vie paisible potentielle pour les Libanais. Au risque de paraître provoquant, j’en suis à espérer que cette femme d’exception puisse écrire un autre livre, avec le recul de ses plus de 10 ans de liberté.

BECHARA, Souha. Résistante. Paris, Lattès, 2000. 200 p.

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