L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Blast 1 : Grasse carcasse / Blast 2 : L’apocalypse selon Saint Jacky 28 octobre 2011

Après le calme relatif des derniers billets, il était temps de repasser à quelque lecture un peu plus goûtue, plus consistante.

On ne présente plus Manu Larcenet. Ce dernier, après avoir fourbi ses armes dans le magazine de bande dessinées français Fluide Glacial, a à son actif un nombre conséquent d’albums de petits mickey essentiellement humoristiques, mais aussi un peu moins humoristiques, voire même très peu humoristiques, pour lesquels ce punque du crobar a obtenu un prix du meilleur album à Angoulême en 2004 (l’un de ses nombreux prix, d’ailleurs).

Mais même ses albums contenant un « message » assez sérieux ne se départissent jamais vraiment des petites pépites d’humour un brin débile qui caractérise son œuvre.

Et bien dans Blast, rien de tout cela. Le premier volume s’ouvre sur les prémisses de l’interrogatoire policier de Polza Mancini, obèse philosophe ex-écrivain devenu clochard, qui est en fâcheuse situation pour ce qu’il a fait à une certaine Carole. Pour permettre aux policiers qui le cuisinent de comprendre les motivations de son geste, il se met à table, et leur raconte par le menu sa vie, depuis son enfance plus ou moins heureuse de fils de camionneur communiste à sa brusque rupture d’avec la vie ordinaire, à la mort de son père, avec pour point culminant le « blast », sorte de crise hallucinatoire peuplée de couleur et de statues de l’île de Pâques.

Le deuxième tome fera rencontrer à Polza le personnage de Saint Jacky, qui est odieux. En dire plus serait en dire trop.

Il est bon de s’arrêter ici pour évoquer un peu l’aspect graphique de cette œuvre.

Il est noir. Très, très noir. Ce qui n’est pas noir sont les à-plats de noir délavés, qui ne sont eux que du noir sournois, soyons francs. En fait, les seules couleurs apparaissent aux moments du « blast », et lui donnent, ou plutôt lui donneraient si c’était possible, un côté encore plus malsain. Le trait reste mal fait en tremblotant par moment, et les figures humaines sont toutes plus ou moins monstrueuses, tout en étant terriblement expressives. Ceci fait de l’ensemble une narration grotesque et presque touchante si ce n’était par l’intelligence du récit et la complexité des personnages, jamais en reste de non-dits et de masques. Le rythme quant à lui est soutenu, et les allers-retours entre le présent de l’interrogatoire et la carrière de clochard de Polza n’est jamais indigeste. Reste à souligner à nouveau que l’humour décalé de Larcenet est diablement absent, et le tout n’est pas à mettre entre toutes mains. Je ne peux malheureusement pas en dire plus, tant ces albums m’ont paru subtils et subjectifs dans leur  interprétation, mais souvenez-vous de ceci : je ne présente ici que les deux volumes que possèdent pour l’heure les bibliothèques municipales, et l’attente des deux suivants va être, comment dirais-je, rude.

Très rude.

LARCENET, Manu. Blast 1 : Grasse carcasse / Blast 2 : L’apocalypse selon Saint Jacky. Paris, Dargaud, 2009 / 2011. 204 p.

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Human punk 17 octobre 2011

J’aime bien ce John King, même s’il semble écrire exclusivement pour le groupe démographique constitué de trentenaires vieillissants aux racines anglo-saxonnes en mal d’un pays qu’ils n’ont jamais vraiment connu mais qu’ils savent avoir perdu à tout jamais pour ne voir que sa pâle copie s’enfoncer dans l’idiotie éthylique la plus….

John King est donc un auteur formidable qui, en 1997, a publié un premier livre qui a rencontré un succès relatif probablement dû à son sujet ma foi controversé :

Les difficiles conditions de vie du passereau molletonné en environnement semi-urbain.

A moins que ce ne soit le hooliganisme britannique au sens le plus large du terme, celui qui englobe gaiement sport, violence, alcoolisme, xénophobie et grossesse adolescente.

Si j’ai déjà présenté avec beaucoup de bonheur son troisième titre (Aux couleurs de l’Angleterre), qui était très bon car mettant en abyme la barbarie britannique hors des frontières où elle est tolérée et célébrée, je suis tout frétillant à l’idée de vous présenter Human punk, car ce livre-ci couvre une des périodes les plus noires de ce pays, de 1977 à la fin du siècle, et donc les âges sombres que sont les années endurées sous Thatcher.

Et ce, une fois de plus, par le dialogue intérieur au plus ras du sol, par les yeux de Joe, petit punk de 15 ans au début du roman, tout occupé à cirer ses Doc Martens, cracher sur ses petits copains et surtout, écouter de la musique, la seule instance où cette génération de plus en plus perdue dans un monde où la « gauche » n’est plus que pédante et universitaire, et où la « droite » est de plus en plus furieusement antisociale, va t’en guerre et folle. Tout cela finira, évidemment, mal.

Ceci pour la première partie de ce roman qui en comporte trois ; la seconde nous raconte le retour de Joe au pays après trois ans passés à Hong Kong, avec son lot de souvenirs pesants et de regrets, car ce n’est pas un retour heureux, et la traversée de la Chine et de la Russie communistes ne seront que de plus douloureux rappels que, même à l’abri de la dictature totalitaire, l’individu qui ne se range pas est facilement réduit à l’état de sauce à la menthe (métaphoriquement parlant).

Le tour de force à mon avis réside dans la troisième partie, où un Joe quadragénaire  mène la belle vie, sauvé par son amour pour la musique punk et sa capacité à relativiser, à prendre du recul, à défendre son roast-beef bec et ongles et à ne compter sur personne que lui-même.

Ce constat peut paraître un peu déprimant comme prémisse à un roman, mais King est plus malin que cela, et si l’on peut se réjouir d’une chose, c’est que ses personnages ne sont ni simples, ni héroïques.

Au final, même si Human punk est plutôt limité géographiquement, si sa langue est orale au possible, si on peut détecter un brin de complaisance pour les déchets humains qui le peuplent, ce roman demeure une biopsie d’un corps certes malade mais diablement fascinant.

KING, John. Human punk. Paris, Olivier, 2003. 474 p.

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Au pays de Candy 5 juillet 2010

Filed under: Roman — Dominique @ 8:00
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                                                                     Vous vous souvenez de Candy, cette petite fille blonde et espiègle, dotée d’énormes yeux humides, dont les histoires en dessin animé ont bercé l’enfance de certains d’entre nous ? Pour autant que je m’en souvienne, c’était l’une des premières incursions du manga dans notre monde occidental. Ceci dit, oubliez la Candy japonaise, car celle dont je vais parler ici est australienne et, même si elle est aussi blonde, belle et pleine de vie que la Candy qui introduit cet article, elle va connaître une vie tragique. Ce roman autobiographique (j’ai cru le comprendre, si bien que je vais ci-dessous nommer le narrateur Luke même si son nom n’est jamais mentionné dans le roman) de Luke Davies débute lorsqu’il vient de connaître Candy, elle est tellement belle, ils sont fous amoureux, jamais il n’a connu un tel bonheur. Luke se shoote, Candy est clean mais elle aimerait bien essayer l’héro, il commence par refuser, puis lui offre son premier fix. En deux coups de cuiller à pot, la voici aussi accro que lui. Comme toutes les histoires dont l’héroïne est… l’héroïne, ça ne peut que mal finir. Bien sûr, il y a les moments de grâce : avec la drogue, la vie est incroyable, les sensations démultipliées, l’amour est fou, le sexe extraordinaire. Luke et Candy s’aiment, sont fous et rient sans arrêt. Mais, sans la drogue… la tension est insoutenable, les nerfs sont à vif, les disputes cinglantes. Il faut trouver de la poudre, des dealers, de l’argent. C’est l’enfer, un enfer qui s’éteint comme par magie au moindre coup de piston d’une seringue. L’héroïne est capricieuse, elle exige de plus en plus, jusqu’à prendre les commandes de la vie : il devient de plus en plus difficile de trouver assez d’argent. Luke et Candy deviennent ingénieux, arnaquent autant qu’ils peuvent, en vivant constamment au jour le jour : le petit surplus de poudre prévu pour le lendemain matin est immédiatement injecté et, la nave va ! on trouvera bien une solution demain. La solution ? elle s’impose d’elle-même, inévitable : Candy va commencer à se prostituer. C’est le début d’une nouvelle déchéance, Luke se sent coupable d’imposer cela à la femme qu’il aime, elle s’en veut (et lui en veut) de devoir l’accepter. Un jour elle rentre dans leur bouge pour lui remettre l’argent qui lui permet d’aller acheter leur dose, le voilà parti par les rues de Sydney, mais lorsqu’il a le produit en main, incapable d’attendre d’être rentré pour se fixer ensemble, il va s’injecter dans des toilettes publiques. Candy est hors d’elle : l’héroïne est une maîtresse bien plus puissante qu’elle. Ce sera encore un nouveau coup de couteau sanglant dans leur contrat amoureux. Enceinte de six mois, Candy fait une fausse couche et les moments de grâce et de bonheur se font de plus en plus rares, faisant place à une déprime constante. Chaque tentative d’arrêt est si physiquement insupportable – de nombreuses et trop longues journées, nuits de fièvre, de frissons, de diarrhée, de vomissements, d’insomnie, de chair de poule, de froid glacial, de chaud infernal – qu’inévitablement, l’un des deux propose d’aller acheter une dose. Et cette dose les soulage d’une manière si instantanée, radicale, absolue qu’y renoncer relève de plus en plus de la mission impossible. Que dire de plus ? ils ont fini par s’en sortir. Mais à quel prix!
Après avoir refermé ce livre, j’ai eu beaucoup de peine à penser à autre chose qu’à cette histoire terrible, tragique, et en même temps pathétique. Les deux personnages m’ont habitée longtemps, j’ai beaucoup pensé à eux, à leur calvaire, à leur petite vie merdique. Et pourtant, je n’ai pas lâché ce livre, on peut même dire que je l’ai aimé, pourtant je ne pourrais pas le conseiller à tout va. Vous voilà donc averti, à vous de voir !

DAVIES, Luke. Candy. Paris, Ormesson, 2010. 344 p.

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Pagaille temporelle 11 mai 2010

Cela fait plus d’un an que l’on tolère mes billets sur cet espace, et cela fait plus d’un an que je me suis promis de ne pas faire de billet sur ce livre, mais une sécheresse prononcée en lectures qui ne me font pas grincer des dents m’a obligé à relire cet opus, et devant le plaisir que j’ai eu, je ne me vois pas vraiment d’autre choix que de vous en parler.
Car lire ce livre est comme se rendre à votre bistrot du coin pour vous désaltérer d’une sympathique boisson gazeuse, pour découvrir que non seulement elle vous est offerte, mais qu’en plus elle l’est par votre star préférée du grand écran, et qu’elle/il est tout nu.
La boisson gazeuse c’est le style rêveusement drôle et poliment couleur locale de Gindre, qui dose très bien les néologismes, l’écriture concise, les descriptions claires et le rythme soutenu pour nous les servir en une croustade fictive bien digeste et pleine de bonne humeur.
Mais le problème est que la croustade est pleine de surprises : qu’il s’agisse du regard acéré porté par et sur une population qui n’en peut presque plus de mensonges et d’hypocrisies collectives, et trouve à la foi la damnation et la grâce dans des comportements « à risques », ou encore de cette science-fiction crédibilisée parce que sans tentatives d’explications plus bancales que ma dernière déclaration d’impôts.
Et en creusant plus loin, quand on a fini de rire, on commence à se laisser gagner par le troisième niveau, à savoir une sorte de mélancolie propre à l’individu quand même pas trop bête qui sait non seulement que quelque chose ne tourne pas rond dans notre monde, mais qu’en prendre conscience sans passer par un certain recul, une certaine mise en abyme serait pour le moins pousser nos derniers neurones pas encore trop occupés à mettre à jour notre liste d’amis virtuels au suicide.
Si la phrase qui vient de précéder ne vous paraît que très peu claire, je pense avoir atteint mon but et avoir fait honneur au livre de Gindre, qui cache beaucoup de choses propres à faire pleurer (dans le bon sens du terme) sous des apparences drôles, et je ne pense pas être trop optimiste (un de mes grands défauts), en vous enjoignant de surveiller cet auteur avec la plus scrupuleuse attention, au cas où il devrait publier quelque chose de plus sournois encore.

GINDRE, Philippe. Pagaille temporelle. Genève, Sauvages, 2008 (Collection, numéro). 103 p.

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